SAUVER DES VIES ?

eveche15w.jpgL’irruption de la pandémie qui vient depuis plusieurs semaines bouleverser nos vies, nos habitudes, qui décime tant de familles de par le monde, suscite également, il faut bien le dire, de nombreuses réflexions et remises en cause de nos priorités, de nos convictions, de nos modèles de société, et peut-être également de notre foi. Mgr Rougé, évêque de Nanterre nous propose quelques éléments pouvant nous aider à réfléchir sur ce que nous vivons, sur les enjeux qui sous-tendent nos fonctionnements face à cette crise sans précédent pour nos générations actuelles.

Mgr Rougé commence par un constat positif en soulignant « l’esprit de solidarité et de responsabilité de l’ensemble de nos concitoyens, à quelques restrictions près » et « l’engagement courageux, innovant et désintéressé du personnel soignant ». Mais il constate également un fait : ce que nous vivons révèle aussi l’état de notre société : « La crise que nous traversons constitue un révélateur salutaire pour notre société. On y voit surgir des grandeurs d’âme inattendues et des mesquineries décevantes. On y découvre surtout l’ambivalence de notre rapport à la vie : nous sommes prêts à tout pour préserver des vies qu’en un sens nous ne respectons pas pleinement. Est-on sûr que ceux qui prescrivent aujourd’hui un confinement absolu des personnes âgées ne légifèreront pas demain en faveur de l’euthanasie des séniors ? »

Poursuivant sa réflexion, il s’interroge sur la situation de « super-confinement » des personnes âgées dans les EPHAD, des hommes et des femmes « bunkerisés », au point d’être privés de tout contact familial, amical, spirituel, à l’heure du grand passage en particulier. Il précise : « Quand une personne très âgée, « rassasiée de jours » comme dit de manière suggestive le Livre de Job, parvient au terme de son parcours terrestre, c’est profondément émouvant mais ce n’est pas dramatique. Ce qui est dramatique en revanche, c’est que des enfants ne puissent pas une dernière fois tenir la main de leurs parents, contempler leur visage, échanger dans un murmure ou un souffle d’ultimes paroles d’affection, de reconnaissance ou de pardon. Un prêtre de mon diocèse, bouleversé après des obsèques récentes, me confiait : « cette dame de quatre-vingt-dix-neuf ans n’est pas morte physiologiquement du covid mais elle s’est laissé mourir du chagrin d’être ainsi confinée. Ces autres victimes du covid, personne n’en parle… On ne sauve pas des vies en les privant de ce qu’elles ont d’essentiel : les relations qui les fondent. ».

Pourtant, souligne Mgr Rougé, ce sont ces mêmes hommes et femmes âgés qui tirent la sonnette d’alarme : « Il est saisissant que, du plus profond de leur sur-confinement forcé, ce soient en définitive les personnes âgées qui, en ce temps, fassent retentir pour toute la société le cri de la dignité humaine blessée… La bronca des séniors, au lendemain de l’annonce d’un confinement prolongé pour eux seuls jusqu’au 15 juillet, a résonné comme un cri de santé… Ainsi donc les personnes âgées sont-elles sorties par effraction de leur « ehpadisation » forcée pour nous rappeler ce qui est essentiel dans l’expérience humaine et que l’épidémie nous aide à redécouvrir : la qualité et la profondeur des relations humaines, l’attention prioritaire aux plus fragiles, la place emblématique de la liberté religieuse…Sauver des vies, quel programme magnifique ! A condition de ne pas confiner l’humain dans le physiologique aseptisé !... L’Exécutif ne s’y est pas trompé, qui est aussitôt revenu sur le caractère abusif et discriminatoire de ses premières annonces ».

Nous pourrions prendre ces réflexions de Mgr Rougé comme un appel à la vigilance, pendant et après confinement, dans la manière dont nous sommes reliés à ceux que nous croisons sur nos routes jour après jour. Dans nos familles, nos quartiers, nos lieux de travail, nos écoles, nos communautés chrétiennes, quelle attention portons-nous à notre prochain ? Où en est la qualité de nos relations humaines ? Sommes-nous convaincus qu’un sourire, un moment d’attention, d’écoute, une parole aimable, une main tendue, une visite sont aussi nécessaires pour « sauver une vie » qu’une injection ou un médicament ?

+ Mgr Jean-Pierre COTTANCEAU