Pko 05.08.2018

Eglise cath papeete 1Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°39/2018

Dimanche 5 août 2018 – 18ème Dimanche du Temps ordinaire – Année B

Humeurs…

Tenir nos promesses…

À l’heure de l’obsolescence programmée quelle valeur ont nos paroles et nos engagements ?

En effet la tendance aujourd’hui est au relativisme et à l’obsolescence aussi bien dans les choses matérielles que dans les convictions… cela ne va pas sans conséquence dans les relations entre les personnes et la construction d’une société fraternelle.

Plus rien aujourd’hui ne s’achète dans la durée… des plus petits objets de la vie quotidienne (cafetière, vini, ordinateur…) aux choses plus importantes (terrains, maisons,…).

Cette obsolescence tend aujourd’hui à envahir aussi le monde de relations humaines… fini le temps d’un travail pour la vie… fini le temps d’une relation conjugal jusqu’à ce que « la mort nous sépare » !

Que reste-t-il alors de la parole et de l’engagement ? Quelle valeur ont-ils ? Question fondamentale lorsque l’on s’apprête à tendre la main vers l’autre…

L’autre est une personne… et il ne peut jamais être réduit à un moyen aussi noble soit la cause… Il doit être respecté dans sa dignité… et ce respect passe par la fidélité à la parole que nous lui donnons… peu importe son attitude…

Trop souvent, aujourd’hui, nous voyons des personnes commencer un accompagnement puis laisser l’autre en plan ! Tout feu, tout flamme… et puis plus rien… L’on conduit ainsi les pauvres à la révolte et au désespoir… l’engrenage commence ainsi… pour ne plus s’arrêter !

L’homme n’est pas un accident de l’histoire, il s’inscrit dans un projet plus grand que lui… toute tentative de vouloir le réduire à un objet ou un moyen est une atteinte à la dignité de l’homme… de l’humanité dans son ensemble… et de nous-même en conséquence !

« Que votre parole soit “oui”, si c’est “oui”, “non”, si c’est “non”. Ce qui est en plus vient du Mauvais. » (Mt 5,37)

« Il est à noter que le plus grave des maux qui frappe les hommes, spécialement les plus malheureux, est la promesse non tenue, le projet irréalisable, le serment failli. Sans doute, il est parfois assez difficile de faire le point du possible et de l’avenir mais si nous nous engageons sur la voie de l’aide à notre prochain nous sommes, semble-t-il, tenus de poursuivre avec lui la réalisation de nos promesses ».

Joseph Wresinski, texte autographe, 1964.

Laissez-moi vous dire…

Mois d’aôut : période de la saison sèche

L’eau douce… une denrée qui vaut de l’or

Dans l’évangile de ce dimanche 5 août on lit cette parole de Jésus : « Celui qui croit en moi n’aura jamais soif » (Jean 6, 35). On aurait envie de lui dire comme les gens de cette époque, comme la Samaritaine à qui Jésus proposait de « l’eau vive » (Jean 4,15)- : « Seigneur, donne-nous de cette eau, pour que nous n’ayons plus jamais soif ! ». 

Dans l’évangile de Jean, le symbole de l’eau apparaît dans dix chapitres. Prenons quelques exemples. Aux chapitres 1 et 5 l’eau correspond à une préparation, à une purification : Jean baptise dans l’eau du Jourdain (Jean 1,33) – préparation à la nouvelle alliance ; l’eau de la piscine de Bethesda guérit le paralytique (Jean 5,4). Aux chapitres 4 et 7, l’eau apparaît comme un symbole christique : « l’eau vive » (Jean 4,10), celle qui sortira du sein du Christ (Jean 7,37). Au chapitre 9, Jésus envoie l’aveugle de naissance se laver à la piscine de Siloé (Jean 9,6-7) : l’eau signifie alors le salut eschatologique (à la fin des temps) apporté par Jésus. C’est le symbole fort que l’on retrouve à la mort de Jésus en croix : « un soldat lui perça le côté, il en sortit du sang et de l’eau » (Jean 19,34). Le Christ est source jaillissante de vie éternelle. [Source : Père Frederich Manns, OFM, Studium Biblicum Franciscanum (Jerusalem), in La Terre Sainte n°603 (septembre-octobre 2009]

On sait combien l’eau est un bien précieux, pas seulement pour les chrétiens mais pour toute l’humanité.

Il y a un siècle on estimait à 15 000 m3 la quantité d’eau potable par an et par habitant. En 2030 il n’y en aura plus que 3 000 m3. Un quart de la population mondiale vit sans accès à l’eau potable. 70% de l’eau douce servent à l’agriculture, 20% pour l’industrie et 10% pour les besoins domestiques.

La population mondiale s’accroit chaque année de 80 millions de personnes, dès lors, en 2030, la demande en eau douce augmentera de 50%. À cela il faut ajouter l’effet du réchauffement climatique : quand la température de la planète augmente de 1°C, 7% de la population perdent 20% de ressources en eau. [Source : Europe 1, chronique du 22 mars 2017]

Chez nous 10 communes sur 48 fournissent 100% d’eau potable à leurs populations ; 35 atolls disposent de 44 centrales de production d’eau potable. Seulement 59% de la population polynésienne ont accès à l’eau potable - selon les normes de l’O.M.S. - en France 96 % des habitants y ont accès-. [Source : Rapport 2017 du CHSP sur la qualité des eaux de consommation]

Selon certains experts, il est probable qu’au cours du XXIème siècle l’« or bleu » sera une cause de conflits entre États. Nous comprenons ainsi les enjeux que représente la sauvegarde des ressources en eau douce. L’installation de compteurs d’eau contribue à cette prise de conscience qu’il revient à chacun(e) de préserver cet « or bleu ».

Dominique Soupé

© Cathédrale de Papeete - 2018

En marge de l’actualité…

Écoles de juillet

En ce jeudi 2 août où nous célèbrerons la clôture des « écoles de Juillet » par la messe d’investiture, il est réconfortant de constater combien ces écoles mobilisent laïcs, diacres et prêtres pour donner un souffle renouvelé à notre Église diocésaine. La disponibilité, le temps consacré, les énergies déployées, le désir de se former, les temps de partage et de prière, les services rendus, et, cette année, ce temps fort diocésain que furent les « États Généraux des Katekita », autant de signes positifs qui nous invitent à croire que l’Esprit est bien à l’œuvre dans les cœurs pour l’accomplissement de la mission de l’Église reçue du Christ.

Mais cette présence de l’Esprit ne saurait nous aveugler sur les dangers qui nous guettent comme ils ont été présents dans la vie des Apôtres. Quelles sont ces tentations ?

  • Tentation de l’exclusivisme et du monopole : « Jean prit la parole et dit : “Maître, nous avons vu quelqu’un expulser les démons en ton nom, et nous voulions l’empêcher parce qu’il ne te suit pas avec nous !” » (Lc 9,49) Jésus ne le suit pas dans cet exclusivisme du groupe ! Personne n’est propriétaire exclusif de la Bonne Nouvelle. L’Esprit souffle où il veut !
  • Tentation du plafonnement : jusqu’où peut-on aller dans la mise en pratique de l’Évangile ? C’est la question de Pierre au sujet du pardon : « Combien de fois dois-je pardonner ? Jusqu’à 7 fois ? » (Mt 18,21) C’est le piège du quantitatif !
  • Tentation de vouloir être le plus grand, le premier, le plus important : « ma mission, ma place est plus importante que la tienne ! » C’est la discussion des apôtres après la 2° annonce de la passion en Mc 9, 30. C’est aussi l’enseignement que donne Jésus en Mc 10, 43 : « Ne faites pas peser votre puissance sur les autres, comme font les grands de ce monde… Celui qui voudra devenir grand parmi vous sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous sera l’esclave de tous ! » (On ne choisit pas celui dont on veut être serviteur : Jésus invite les disciples à se faire esclaves DE TOUS)
  • Tentation de solliciter la « punition divine » en cas d’échec ou de difficulté. Alors que Jésus n’est pas accueilli dans un bourg de Samarie, les apôtres demandent : « Veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? » (Lc 9, 54) Devant l’échec, Jacques et Jean demandent la punition divine !!! Jésus les réprimande. Dieu ne punit pas ! Et si mon frère vient à pécher ? « Reprends le seul à seul… S’il n’écoute pas, prends encore avec toi un ou deux autres… S’il refuse d’écouter, dis-le à la communauté… Et s’il refuse d’écouter la communauté, qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain » (Mt 18, 15). Que l’on se souvienne alors de la façon dont Jésus a traité le païen, le publicain, le pécheur !!!

Les écoles de Juillet sont terminées, la mission continue. Puisse l’Esprit Saint nous tenir tous en éveil sur ces tentations. Que ceux et celles qui ont vécu cette expérience des « écoles de la Foi » et ceux qui ont le désir de servir l’Église se trouvent fortifiés contre ces dangers, fortifiés pour poursuivre leur route avec un plus ardent désir de vivre ensemble cette mission dans la fidélité au Christ.

+ Monseigneur Jean-Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete - 2018

Audience générale

Quelle est mon idole ? Enlève-là et jette-la par la fenêtre !

Reprise, ce mercredi 1er août en salle Paul VI du Vatican, des audiences générales hebdomadaires du Pape François. Se basant sur le premier des dix commandements, « Tu n’auras pas d’autres dieux en face de moi » (Ex 20,3), François a proposé une longue réflexion sur l’idolâtrie, un thème « d’une grande importance et actualité », une « tendance humaine qui n’épargne ni les croyants ni les athées ».

Chers frères et sœurs, bonjour !

Nous venons d’écouter le premier commandement du Décalogue : « Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi » (Ex 20,3). Il est bon de nous arrêter sur le thème de l’idolâtrie, qui est d’une grande importance et d’actualité.

Ce commandement interdit de faire des idoles[1] ou des images2[2] de tout type3[3] : en effet, tout peut être utilisé comme idole. Il s’agit d’une tendance humaine qui n’épargne ni les croyants ni les athées. Par exemple, en tant que chrétiens, nous pouvons nous demander : quel est véritablement mon Dieu ? Est-ce l’Amour Un et Trine ou bien est-ce mon image, mon succès personnel, éventuellement au sein de l’Église ? « L’idolâtrie ne concerne pas seulement les faux cultes du paganisme. Elle reste une tentation constante de la foi. Elle consiste à diviniser ce qui n’est pas Dieu » (Catéchisme de l’Église Catholique, n°2113)

Qu’est-ce qu’un « dieu » sur le plan existentiel ? C’est ce qui est au centre de notre vie et dont dépend ce que l’on fait et ce que l’on pense4[4]. On peut grandir dans une famille nommément chrétienne mais qui est, en réalité, centrée sur des points de repère étrangers à l’Évangile5[5]. L’être humain ne peut vivre sans se centrer sur quelque chose. Alors, voici que le monde offre le « supermarché » des idoles, qui peuvent être des objets, des images, des idées, des rôles. Par exemple, la prière aussi. Nous devons prier Dieu, notre Père. Or, je me souviens d’une fois, où j’étais allé dans une paroisse du diocèse de Buenos Aires pour célébrer une Messe et je devais ensuite aller dans une autre paroisse à un kilomètre de là pour célébrer des confirmations. J’y suis allé en marchant, et j’ai traversé un parc, magnifique. Mais dans ce parc, il y avait plus de 50 tables, chacune avec deux chaises, et des gens assis l’un en face de l’autre. Que faisaient-ils ? Les tarots. Ils s’y rendaient pour « prier » leur idole. Au lieu de prier Dieu qui est providence de l’avenir, ils y allaient parce qu’ils lisaient les cartes pour connaître leur avenir. Voici une idolâtrie de notre époque. Et je vous demande : combien parmi vous, êtes allés vous faire lire les cartes pour connaître votre avenir ? Combien parmi vous, par exemple, êtes allés vous faire lire les mains pour connaître votre avenir, au lieu de prier le Seigneur ? Voilà la différence : le Seigneur est vivant ; les autres sont des idoles, des idolâtries qui ne servent à rien.

Comment développe-t-on une idolâtrie ? Le commandement décrit des phases : « Tu ne te feras pas d’idoles ni d’images (…). / Tu ne te prosterneras pas devant eux/et tu ne les serviras pas » (Ex 20,4-5).

Le mot « idole » en grec dérive du verbe « voir »6[6]. Une idole est une « vision » qui a tendance à devenir une fixation, une obsession. C’est, en réalité, une projection de soi-même dans des objets ou des projets. La publicité, par exemple, se sert de cette dynamique : je ne vois pas l’objet en soi mais je perçois cette voiture, ce smartphone, ce rôle – ou autre – comme un moyen pour me réaliser et répondre à mes besoins essentiels. Ainsi, je le cherche, je parle de cela, et je pense à cela ; l’idée de posséder cet objet ou de réaliser ce projet, d’atteindre cette position, semble être un chemin merveilleux pour arriver au bonheur, une tour pour atteindre le ciel (cf. Gn 11,1-9), et tout se fait en fonction de cela.

Puis, on entre dans la deuxième phase : « Tu ne te prosterneras pas devant elles ». Les idoles exigent un culte, des rituels ; on se prosterne devant elles et on sacrifie tout. Dans l’Antiquité, on faisait des sacrifices humains aux idoles, mais aujourd’hui aussi : pour faire carrière, on sacrifie ses enfants, en les négligeant ou tout simplement en ne les engendrant pas ; la beauté exige des sacrifices humains. Combien d’heures passées devant un miroir ! Certaines personnes, certaines femmes, mais combien dépensent-elles pour se maquiller ? ! Cela aussi est une idolâtrie. Je ne dis pas que c’est mal de se maquiller ; mais de façon normale, pas pour devenir une déesse. La beauté exige des sacrifices humains. La renommée exige l’immolation de soi-même, de son innocence et de son authenticité. Les idoles exigent du sang. L’argent dérobe la vie et le plaisir conduit à la solitude. Les structures économiques sacrifient des vies humaines pour des gains majeurs. Pensons à tous ceux qui sont sans travail. Pourquoi  ? Parce qu’il arrive parfois que les entrepreneurs de telle société, de telle entreprise aient décidé de licencier des personnes pour gagner plus d’argent. L’idole de l’argent. On vit dans l’hypocrisie, en faisant et en disant ce que les autres attendent de nous, parce que le dieu de l’affirmation de soi impose cela. Et ainsi des vies sont gâchées, des familles sont ruinées, des jeunes sont abandonnés aux mains de modèles de destruction, tout cela pour augmenter le gain. La drogue aussi est une idole. Combien de jeunes détruisent leur santé, et même leur vie, en adorant l’idole de la drogue.

Ainsi, arrive la troisième et plus tragique étape : « … et tu ne les serviras pas », est-il écrit. Les idoles asservissent. Elles promettent le bonheur mais ne le donnent pas ; et l’on se retrouve à vivre pour cette chose ou pour cette vision, pris dans une spirale d’autodestruction, dans l’attente de quelque chose qui n’arrive jamais.

Chers frères et sœurs, les idoles promettent la vie, mais en réalité, elles l’enlèvent. Le vrai Dieu n’exige pas la vie, il la donne, il l’offre. Le vrai Dieu n’offre pas une projection de notre succès, mais il enseigne à aimer. Le vrai Dieu n’exige pas nos enfants, mais il donne son Fils pour nous. Les idoles projettent des hypothèses futures et nous font mépriser le présent ; le vrai Dieu nous enseigne à vivre dans la réalité de chaque jour, dans le concret, pas avec des illusions sur notre avenir : aujourd’hui, demain et après-demain en marchant vers notre avenir. Le caractère concret du vrai Dieu contre la liquidité des idoles. Aujourd’hui, je vous invite à réfléchir : combien d’idoles ai-je et quelle est mon idole préférée ? parce que reconnaître ses propres idolâtries est un début de grâce qui nous conduit sur le chemin de l’amour. Car l’amour est incompatible avec l’idolâtrie : si quelque chose devient absolu et intouchable, alors il devient plus important qu’un conjoint, qu’un enfant ou qu’une amitié. L’attachement à un objet ou à une idée nous rend aveugles à l’amour. Ainsi, pour suivre les idoles, une idole, nous pourrions aller jusqu’à renier père, mère, enfants, femme, mari, famille… ceux qui nous sont les plus chers. L’attachement à un objet ou à une idée nous rend aveugles à l’amour. Portez cela dans votre cœur : les idoles nous dérobent l’amour, les idoles nous rendent aveugles à l’amour et pour aimer vraiment, il faut être libres de toute idole.

Quelle est mon idole ? Enlève-la et jette-la par la fenêtre.

© Libreria Editrice Vaticana – 2018

 

 

Éthique

Peine de mort : modification du Catéchisme universel

L’Église lève toutes les ambiguïtés sur son rapport à la peine de mort. Conformément au vif souhait exprimé par le Pape François, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi a procédé à la modification de l’article 2267 du Catéchisme de l’Église catholique, qui stipule donc désormais le rejet total de cette pratique jugée contraire à la dignité humaine. Une lettre, signée par le cardinal Ladaria Ferrer, a été envoyée à tous les évêques du monde afin d’expliciter le processus de maturation de cette décision.

1. Dans son Discours à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la publication de la Constitution apostolique Fidei depositum par laquelle Jean-Paul II avait promulgué le Catéchisme de l’Église Catholique, le pape François a demandé de reformuler l’enseignement sur la peine de mort, afin de mieux intégrer le développement de la doctrine advenu ces derniers temps sur ce thème[7]. Cette évolution est basée essentiellement sur la prise de conscience, toujours plus claire dans l’Église, du respect dû à chaque vie humaine. Dans cette ligne, Jean-Paul II a affirmé (au sujet de Caïn) : « Meurtrier, il garde sa dignité personnelle et Dieu lui-même s’en fait le garant »[8].

2. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre l’affirmation d’une opposition croissante à la peine de mort dans l’enseignement des pasteurs et dans la sensibilité du peuple de Dieu. En réalité, si, dans le passé, la situation politique et sociale faisait de cette peine un instrument acceptable en vue de la sauvegarde du bien commun, on est aujourd’hui de plus en plus conscient que la personne ne perd pas sa dignité, même après avoir commis des crimes très graves. La compréhension profonde du sens des sanctions pénales de la part de l’État ainsi que la mise en place de systèmes de détention plus efficaces pour garantir la sécurité à laquelle ont droit les citoyens, ont donné lieu à une nouvelle prise de conscience qui reconnaît le caractère inadmissible de la peine de mort et en demande donc l’abolition.

3. L’enseignement de l’Encyclique Evangelium vitae de Jean-Paul II est d’une grande importance dans ce développement. Le Saint-Père indique parmi les signes d’espérance d’une nouvelle civilisation de la vie « l’aversion toujours plus répandue de l’opinion publique envers la peine de mort, même si on la considère seulement comme un moyen de “légitime défense” de la société, en raison des possibilités dont dispose une société moderne de réprimer efficacement le crime de sorte que, tout en rendant inoffensif celui qui l’a commis, on ne lui ôte pas définitivement la possibilité de se racheter »[9]. L’enseignement d’Evangelium vitae a ensuite été inséré dans l’editio typica du Catéchisme de l’Église Catholique. On n’y présente plus la peine de mort comme une peine proportionnée à la gravité du délit, mais elle n’est justifiée que dans la mesure où c’est « l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains », même si, de fait, « les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants » (n.2267).

4. En d’autres occasions, Jean-Paul II s’est également prononcé contre la peine de mort, en faisant appel à la fois au respect de la dignité de la personne et aux moyens dont la société dispose de nos jours pour se défendre contre le criminel. Ainsi, dans son Message de Noël de 1998, il souhaitait voir dans le monde un « consensus en faveur de mesures urgentes et adaptées… pour bannir la peine de mort »[10]. Le mois suivant, aux États-Unis, il affirmait à nouveau : « Un signe d’espérance est constitué par la reconnaissance croissante que la dignité de la vie humaine ne doit jamais être niée, pas même à celui qui a fait le mal. La société moderne a les moyens de se protéger sans nier de façon définitive aux criminels la possibilité de se racheter. Je renouvelle l’appel que j’ai lancé tout récemment à Noël en vue d’un accord visant à mettre un terme à la peine de mort, qui est à la fois cruelle et inutile »[11].

5. La recherche de l’abolition de la peine de mort s’est poursuivie avec les pontifes suivants. Benoît XVI attirait « l’attention des responsables de la société sur la nécessité de faire tout ce qui est possible pour arriver à l’élimination de la peine capitale »[12]. Par la suite, devant un groupe de fidèles, il a formulé ce vœu : « Que vos débats encouragent les initiatives politiques et législatives actuellement promues dans un nombre croissant de pays en vue d’abolir la peine de mort et de poursuivre les progrès importants accomplis afin de rendre le droit pénal plus conforme à la dignité humaine des prisonniers et au maintien efficace de l’ordre public »[13].

6. Dans cette même perspective, le pape François a rappelé que « de nos jours, la peine de mort est inadmissible, quelle que soit la gravité du délit commis par le condamné »[14]. Quels qu’en soient les modes d’exécution, cette peine « implique un traitement cruel, inhumain et dégradant »[15]. En outre, on doit s’y opposer « face au défaut d’appréciation du système judiciaire et à la possibilité de l’erreur judiciaire »[16]. Dans cette optique, le pape François a demandé une révision de la formulation du Catéchisme de l’Église catholique sur la peine de mort, de manière à affirmer que « quelle que puisse être la gravité de la faute commise, la peine de mort est inadmissible, car elle attente à l’inviolabilité et à la dignité de la personne »[17].

7. La nouvelle formulation du n.2267 du Catéchisme de l’Église catholique, approuvée par le pape François, se situe dans la continuité du Magistère précédent et atteste un développement cohérent de la doctrine catholique[18]. Dans le sillage de l’enseignement de Jean-Paul II dans Evangelium vitae, cette formulation affirme que la suppression de la vie d’un criminel, comme punition d’un délit, est inadmissible, parce qu’elle attente à la dignité de la personne, laquelle n’est pas perdue même après des crimes très graves. On parvient également à cette conclusion en prenant en compte la nouvelle compréhension des sanctions pénales appliquées par l’État moderne, lesquelles doivent tendre avant tout à la réhabilitation et à la réintégration sociale du criminel. Enfin, étant donné que la société actuelle dispose de systèmes de détention plus efficaces, la peine de mort n’est plus nécessaire pour protéger la vie des personnes innocentes. Certes, il demeure que l’autorité publique a le devoir de défendre la vie des citoyens, comme l’a toujours enseigné le Magistère et comme le confirment les numéros 2265 et 2266 du Catéchisme de l’Église catholique.

8. Tout cela montre que la nouvelle formulation du n.2267 du Catéchisme s’inscrit dans un développement authentique de la doctrine, qui ne contredit pas les enseignements antérieurs du Magistère. Ceux-ci, en effet, peuvent s’expliquer à la lumière de la grave responsabilité des pouvoirs publics quant à la sauvegarde du bien commun, dans un contexte social où les sanctions pénales étaient comprises de manière différente et se pratiquaient dans des conditions où il était plus difficile de garantir que le criminel ne puisse réitérer son crime.

9. Dans la nouvelle formulation, on ajoute que la conscience du fait que la peine de mort était inadmissible s’est développée « à la lumière de l’Évangile »[19]. En effet, l’Évangile aide à mieux comprendre l’ordre de la création que le Fils de Dieu a assumé, purifié et porté à sa plénitude ; il nous invite aussi à la miséricorde et à la patience du Seigneur, qui donne à chacun le temps de se convertir.

10. La nouvelle formulation du n. 2267 du Catéchisme de l’Église Catholique veut pousser à un engagement décisif, notamment par un dialogue respectueux et serein avec les autorités politiques, afin de favoriser une mentalité qui reconnaisse la dignité de chaque vie humaine ; de même, elle incite à créer les conditions qui permettent d’éliminer dans le monde contemporain l’institution légale de la peine de mort, là où elle est encore en vigueur.

Au cours d’une audience accordée au Secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi le 28 juin 2018, le Souverain Pontife François a approuvé cette Lettre, décidée lors de la Session Plénière du 13 juin 2018, et en a ordonné la publication.

Donné à Rome, au siège de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 1er août 2018, mémoire de saint Alphonse-Marie de Liguori.

© Libreria Editrice Vaticana – 2018

Éthique

L’Église devant les pauvres

Entretien du Père Joseph WRESINSKI, fondateur d’ATD-quart monde, avec André SÈVE

André SÈVE : On parle des pauvres, mais il n’y a pas de mot pour désigner les gens dans la misère ?

Père Joseph WRESINSKI : On peut parler des plus démunis, les communistes disent « les plus défavorisés ». C’est vrai, on manque de précision pour bien distinguer entre pauvreté et misère, peut-être parce qu’on passe de l’une à l’autre par toute une gamme d’échecs et de déchéances. L’extrême misère est pourtant une situation très particulière qui existe partout, mais cachée dans un ensemble, le monde de la misère vit à l’intérieur du monde des pauvres.

André SÈVE : Des bons pauvres ?

Père Joseph WRESINSKI : Oui, on s’intéresse aux bons pauvres bien méritants, bien dignes, et on fait l’impasse sur les miséreux, les gens pas intéressants, douteux, feignants, dangereux, comme on se hâte de le dire pour s’en écarter. Ceux qu’on chasse des églises à cause de leur allure et de leur odeur. Un jour, à Saint-Sulpice, pendant la communion, j’ai vu un homme qui avançait en titubant, il était ivre. Je me suis dit : « Que va faire le prêtre ? » Il lui a donné la communion, et tous l’ont entouré fraternellement. C’est ça, des chrétiens, c’est ça la miséricorde, faire abstraction de tout pour ne voir dans un homme que son besoin de compréhension, d’indulgence. Cette scène m’a mieux fait comprendre la miséricorde de Dieu. On me dit : « Vous êtes complice de la paresse, du vice. » Je suis le complice de Dieu, mais du Dieu que m’ont fait connaître ces plus pauvres. Et complice de l’Église qui les aime.

André SÈVE : Ça ne se voit pas toujours.

Père Joseph WRESINSKI : Je n’ai jamais rencontré un prêtre vraiment prêtre et un laïc vraiment engagé qui ne soient pas bouleversés devant le monde de la misère et désireux de faire quelque chose. Ce n’est pas une invention d’aujourd’hui, c’est un héritage. Dès le début de l’Église on a eu le souci des pauvres. Bien plus qu’un souci, une communion. Toutes ces congrégations et ces institutions au service des plus mal vus de la société. Pas seulement pour les servir mais pour recevoir d’eux quelque chose d’inestimable : ils maintiennent l’Église en état d’amour et d’humilité.

André SÈVE : D’humilité ?

Père Joseph WRESINSKI : Elle est sûrement pleine de bonne volonté mais pas toujours efficace, elle est impuissante, c’est sa grande souffrance. Elle invente à chaque époque pour faire reculer tel genre nouveau de misère et l’éternelle misère de malchance qui niche partout, mais elle finit par n’avoir pas assez de moyens et peut-être plus assez de cœur devant ces trop difficiles à aider. Elle ne sait plus leur parler, elle n’ose plus. Il y a des lieux, des temps et des gens d’Église qui perdent le contact avec les plus pauvres. L’histoire est remplie de ces élans vers la misère qui finissent en collèges pour les riches. Mais je le dis, je l’affirme, prise globalement et surtout regardée dans son cœur profond et ses saints, l’Église est l’Église des pauvres. Là où je suis je vois très bien pourquoi c’est elle qui peut aller le plus loin pour eux.

André SÈVE : Pourquoi ?

Père Joseph WRESINSKI : Elle transforme leur cœur, elle les sauve, elle les remet dans l’espérance et dans l’amour. Ces démunis en viennent à se donner eux aussi, ils cherchent à rendre service et ça desserre l’étau de leur misère, ils sont capables de penser aux autres, de se priver. Devant des choses pareilles je vous assure qu’on est avec Dieu, dans l’action de Dieu.

André SÈVE : L’Église va vers les pauvres, mais les pauvres sont-ils chez eux dans l’Église ?

Père Joseph WRESINSKI : C’est l’ordre même du Seigneur ! « Va chercher ceux qui ne sont pas encore à ma table, va les chercher dans les rues, dans les bidonvilles, les cités d’urgence, les coins à chômeurs. Va vers eux et ils viendront chez toi. » Alors, là, se pose le problème de l’attirance. Quand les pauvres voient un prêtre, une religieuse, un laïc engagé, une communauté paroissiale, il faut que ces pauvres puissent sentir qu’on les attend, qu’on va les aimer.

André SÈVE : Les milieux chrétiens, même modestes, rejettent plus ou moins consciemment les gens à misère déplaisante, insoutenable. Je dis cela parce que c’est ma propre réaction, ils me font peur, j’essaie de les oublier.

Père Joseph WRESINSKI : Nous sommes dans un monde qui s’est bâti des citadelles, qui met partout des garde-fous, et le plus terrible – celui dont vous parlez -, l’oubli. On gomme l’insoutenable et c’est vrai qu’on a peur. Mais c’est le moment de se dire : quel est le Dieu que j’adore ? Et avec qui je l’adore ?

André SÈVE : Quel est le Dieu de Joseph Wresinski ?

Père Joseph WRESINSKI : Je ne suis pas un homme de monastère, l’oraison ce n’est pas ma rencontre d’un Dieu invisible, je le rencontre dans le désespoir des plus perdus, dans les larmes de honte, dans le froid et la faim, les soûleries, la prostitution. C’est ça, mon cloître.

André SÈVE : Et le Dieu de ce cloître ?

Père Joseph WRESINSKI : Celui qui me dit que je suis pauvre aussi, affreusement pauvre. Là, si je n’ai pas de l’amour à donner, qu’est-ce que je suis pour elle, un dépanneur ? Quand on s’engage à l’ATD on vient pour dépanner, bien sûr, mais on découvre vite qu’ils attendent autre chose. Ils veulent être regardés, écoutés, sinon rien ne se passe, rien n’est changé. Je revois ma pauvre mère. Après la visite de quelqu’un qui lui apportait des chaussures, des choses, elle se met à pleurer : « Tu vois comme on m’a traitée ! » J’ai vu des miséreux écrasés, avachis, et qui tout à coup se dressaient devant l’assistante sociale : « Je ne suis pas un chien ! » Ils avaient craqué, ils avaient décidé d’arrêter tout effort pour vivre et vous arrivez, vous sentez dans leurs yeux comme ils se transforment parce que quelqu’un croit encore en eux. Après, d’ailleurs, ça reste très difficile, ils vous déçoivent toujours, ou du moins ils déçoivent. Ce que vous voudriez pour eux, il faut s’arracher des tripes un amour qui les laisse libres.

André SÈVE : Comme l’amour de Dieu pour nous ?

Père Joseph WRESINSKI : Oui, mon Dieu c’est celui qui nous aime en nous laissant libres même quand nous le décevons, mais il ne cesse pas de nous accompagner. J’essaie d’être un peu cela. On sauve une famille en lui faisant avoir des allocations dans des conditions invraisemblables et aussitôt ils claquent tout avec les voisins : allez, c’est la fête des allocations familiales ! Quand on me demande si j’ai des réussites je réponds : si je cherchais à tout prix des réussites, mes réussites feraient de moi le maître des pauvres et non le compagnon qui respecte et qui laisse libre.

André SÈVE : Votre Dieu, c’est celui avec qui vous devez tout le temps rester pour les aimer.

Père Joseph WRESINSKI : Oui, c’est bien cela mon oraison, ma vie d’union, les aimer avec lui et comme lui ; il faut qu’il me le réapprenne constamment. Je n’aurais jamais cru que ça pouvait être si difficile, je commence un peu à comprendre ce qu’on dit quand on répète un peu vite que Dieu est amour. Nous ne pouvons être avec lui que si nous n’avons qu’une envie : être là comme lui. Ces hommes, ces femmes, ces enfants dans la pire détresse, quand je vois qu’ils ont encore le courage de chanter et de rire, je me sens purifié de tout, je ne tiens qu’à la tendresse de Dieu, il n’y a plus rien dans leur vie et dans la mienne que cette tendresse. En plein hiver, dans une baraque glacée, j’ai vu une maman laver son petit dans un seau d’eau froide. Je sentais en moi l’amour de Dieu pour eux, je ne pouvais que leur communiquer cela, mais je vous assure que les pauvres ont l’oreille fine. Vous pouvez faire des discours, ils ne se trompent ni sur votre foi ni sur ce que vous avez dans le cœur.

© Joseph-wresinski.org – 2018

 

[1] Le terme Pesel indique « une image divine à l’origine sculptée dans le bois ou la pierre, mais surtout en métal » (L. Koehler - W. Baumgartner, The Hebrew and Aramaic Lexicon of the Old Testament, vol. 3, p. 949)

[2] Le terme Temunah a une signification très vaste, rattachée à “ressemblance, forme” ; ainsi, l’interdiction est très vaste et ces images peuvent être de tout type (cf. L. Koehler - W. Baumgartner, Op. cit., vol. 1, p. 504).

[3] Le commandement n’interdit pas les images en soi – Dieu lui-même commandera à Moïse de réaliser les chérubins d’or sur le couvercle de l’arche (cf Ex 25,18) et un serpent d’airain (cf. Nb 21,8) – mais il interdit de les adorer et de les servir, c’est-à-dire qu’il interdit le processus entier de déification de quelque chose, et pas la simple reproduction de celle-ci.

[4] La Bible Hébraïque se réfère aux idolâtries cananéennes avec le terme Ba‛al, qui signifie “seigneur, relation intime, réalité dont on dépend”. L’idole est celui qui fait la loi, prend le cœur et devient l’axe de la vie (cf. Theological Lexicon of the Old Testament, vol. 1, 247-251).

[5] cf. Catéchisme de l’Église catholique, n. 2114 : « La vie humaine s’unifie dans l’adoration de l’Unique. Le commandement d’adorer le seul Seigneur simplifie l’homme et le sauve d’une dispersion infinie. L’idolâtrie est une perversion du sens religieux inné de l’homme. L’idolâtre est celui qui " rapporte à n’importe quoi plutôt qu’à Dieu son indestructible notion de Dieu » (Origène, Cels. 2, 40).

[6] L’étymologie du grec eidolon, dérivé de eidos, vient de la racine weid qui signifie voir (cf. Grand Lexique de l’Ancien Testament, Brescia 1967, vol. III, p. 127).

[7] cf. pape François, Discours aux participants à la rencontre organisée par le Conseil Pontifical pour la Promotion de la Nouvelle Évangélisation (11 octobre 2017) : L’Osservatore Romano (13 octobre 2017), 4.

[8] Pape Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelium vitae (25 mars 1995), n.9 : AAS 87 (1995), 411-412 ; La Documentation catholique, 92 (1995), p. 355.

[9] Ibid., n.27 : AAS 87 (1995), 432 ; La Documentation catholique, 92 (1995), p. 364.

[10] Pape Jean-Paul II, Message Urbi et Orbi du 25 décembre 1998, n.5 : Insegnamenti XXI, 2 (1998), 1348 ; La Documentation catholique, 96 (1999), p. 52.

[11] Id., Homélie au stade Trans World Dome de Saint-Louis (27 janvier 1999) : Insegnamenti XXII, 1 (1999), 269 ; La Documentation catholique, 96 (1999), p. 183 ; cf., Homélie dans la Basilique Notre-Dame de Guadalupe au Mexique(23 janvier 1999) : « Ce doit être la fin de tout recours non nécessaire à la peine de mort ! » : InsegnamentiXXII, 1 (1999), 123 ; La Documentation catholique, 96 (1999), p. 168.

[12] Pape Benoît XVI, Exhortation apostolique post synodale Africae munus(19 novembre 2011), n.83 : AAS 104 (2012), 276 ; La Documentation catholique, 109 (2012), p. 70.

[13] Id., Audience générale du 30 novembre 2011 : Insegnamenti VII, 2 (2011), 813.

[14] Pape François, Lettre au président de la Commission internationale contre la peine de mort (20 mars 2015) : L’Osservatore Romano (20-21 mars 2015), 7 ; La Documentation catholique, 2519 (2015), p. 95.

[15] Ibid., p. 96.

[16] Ibid., p. 95.

[18] cf. Vincent de Lérins, Commonitorium, 23 : PL 50, 667-669. En lien avec la peine de mort, en ce qui concerne les précisions des préceptes du Décalogue, la Commission Biblique Pontificale a parlé d’un « affinement » des positions morales de l’Église : « Avec le cours de l’histoire et le développement des civilisations, l’Église a même affiné ses positions morales concernant la peine de mort et la guerre, au nom d’un culte de la vie humaine qu’elle nourrit sans cesse en méditant l’Écriture et qui prend de plus en plus couleur d’un absolu. Ce qui sous-tend ces positions apparemment radicales, c’est toujours la même notion anthropologique de base : la dignité fondamentale de l’homme créé à l’image de Dieu » (Bible et morale. Les racines bibliques de l’agir chrétien, 2008, n.98).

[19] Concile Œcuménique Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, n.4.

Commentaire des lectures du dimanche

 

Frères et sœurs, est-ce que vous partez cet été ? Quoi qu’il en soit, êtes-vous quand même prêts à partir en voyage, à découvrir de nouveaux horizons, à tenter l’aventure dépaysante de suivre le Christ cet été ? Il importe d’être prêt car ce voyage proposé par le Seigneur, comme tout vrai voyage, n’a pas tant pour but de multiplier les nouveaux points de vue et les rencontres que de nous aider à revenir différents, changés, transformés. Voyager, c’est changer et en ce sens, il n’y a pas besoin de partir très loin pour voyager : on peut faire un voyage chez soi en apprenant à changer peut-être notre regard sur l’environnement qui nous entoure. C’est à un tel voyage que saint Paul nous invite : « Frères, vous ne devez plus vous conduire comme les païens qui se laissent guider par le néant de leur pensée. (…) Laissez-vous renouveler par la transformation spirituelle de votre pensée. » L’enjeu de notre voyage est de devenir intelligents selon Dieu, de passer du vide de nos raisonnements païens à une intelligence habitée par l’Esprit Saint. En d’autres termes, il s’agit de ne plus nous conduire selon l’instabilité de nos envies et les caprices de nos pulsions pour décider de nous laisser guider par l’Esprit Saint. Cette transformation intérieure peut nous paraître un peu abstraite ou lointaine. Voyons donc dans l’évangile comment Jésus conduit les foules sur ce chemin de transformation à travers deux passages, un passage dans notre rapport au temps, un passage dans notre rapport à l’action.

« Vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé de ces pains et que vous avez été rassasiés. Travaillez non pas pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure jusque dans la vie éternelle. » Jésus s’adresse ici à une foule affamée comme les fils d’Israël au désert ; une foule qui a repéré quelqu’un pouvant les rassasier à volonté. Nous sommes ici au niveau basique de l’intelligence : c’est le réflexe de survie qui parle. Notons que Jésus ne méprise pas ce réflexe bien humain : il le nomme simplement pour que les choses soient claires. Mais, comme bon berger, il ne peut laisser les foules ainsi : il commence à éduquer leur désir en éveillant leur intelligence à des réalités plus profondes. Il les invite à déplacer leur désir des biens périssables vers les biens éternels, à porter leur attention sur ce qui a vraiment de la valeur, ce qui vaut vraiment le coup. La faim biologique n’est que le signe d’une faim plus profonde, la faim d’éternité, l’attente d’un amour qui dure toujours.

Tel est le trait marquant de l’enfance de sainte Thérèse d’Avila : avec son frère Rodrigo, elle répétait souvent le mot ‘pour toujours, toujours’ en pensant à la gloire qui dure face à ce qui passe. Oui, ‘tout passe, seul Dieu suffit’ : telle doit être la transformation de notre pensée. Nous ne parlons pas ici d’un raisonnement intellectuel qui ne produit pas une transformation profonde de notre pensée ; nous évoquons une expérience intérieure où notre intelligence saisit par grâce ce qui a vraiment de la valeur dans une vie. Thérèse le dit : « Dieu me faisait la grâce, tout enfant que j’étais, d’imprimer en moi le chemin de la vérité. » (Vie 1,4) C’est le 1er passage à vivre pour notre intelligence, dans notre rapport au temps : nous préoccuper d’abord du Royaume, croyant que le reste nous sera donné sans pour autant fuir notre responsabilité au quotidien bien sûr.

Le 2e passage concerne notre rapport à l’action. À la question de la foule « Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? », Jésus répond « L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé. » On peut dire qu’il prend littéralement leur pensée à contre-pied. La foule cherche à savoir ce qu’il faut faire pour Dieu et Jésus leur dit que ce qui est premier est ce que Dieu fait pour eux ! Avant de prétendre travailler au Royaume de Dieu, commencez par l’accueillir puisqu’il est déjà là ! Au lieu de vous agiter dans un activisme vide, regardez-moi, contemplez et accueillez l’envoyé du Père, le pain de vie qui peut enfin rassasier leur faim d’éternité. La première œuvre à laquelle vous pouvez collaborer avec la grâce de Dieu, c’est de croire : la foi est l’œuvre de Dieu car c’est un don mais elle passe par notre liberté.

Croyez en moi dit Jésus et vous pourrez ensuite travailler pour le Royaume. Voilà comment on peut passer à côté de l’enjeu de notre voyage spirituel : en ne croyant pas assez à l’action de Dieu dans notre cœur. Le premier voyageur, c’est Jésus qui vient à nous par son Esprit. Il nous offre son amour que nous n’avons pas à mériter avec nos bonnes actions : l’amour est gratuit. Accueillons-le avec foi et agissons ensuite. Sainte Thérèse nous avertirait ici de ne pas mettre de limites à l’action de Dieu par notre manque de foi. Croyons pleinement pour que Dieu puisse avoir les coudées franches dans notre existence et transformer notre personne : laissons-le faire, laissons-le nous guider, avec confiance ! Il nous conduira très loin dans des contrées bien plus belles que celles que nous voyons en carte postale… Il suffit de nous laisser guider, de le laisser agir.

Avec ces deux passages, notre intelligence se transformera pour chercher ce qui demeure et ce qui porte du fruit car c’est l’œuvre de Dieu. Bien sûr, ce double passage est une transformation radicale : il faut renoncer à vivre selon l’homme ancien en nous pour revêtir « l’homme nouveau, créé, selon Dieu, dans la justice et la sainteté conformes à la vérité. » Mais n’ayons pas peur : l’Esprit Saint nous apprendra à changer progressivement notre manière de penser et d’agir ! Il faut simplement le lui demander, avec foi. Esprit Saint, entraîne-nous à la suite de sainte Thérèse d’Avila sur le chemin de la vérité et dans la voie de l’amour. Ouvre notre cœur et transforme-le pour que ce voyage estival ne nous laisse pas intact. Amen.

Fr Jean-Alexandre de l’Agneau, ocd

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