Pko 07.01.2018

Eglise cath papeete 1Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°02/2018

Dimanche 7 janvier 2018 – Solennité de l’Épiphanie – Année B

L’Épiphanie… l’accueil de l’autre

Accueillir l’autre ! Non pas de façon calculée mais pour entendre ce qu’il a nous dire… Car les mages, aujourd’hui comme hier… c’est bien cet autre qui vient nous interpeller sur ce que nous sommes, sur notre propre histoire.

L’autre est celui qui nous dérange non pas temps parce qu’il vient prendre ma place, mais parce qu’il m’oblige à sortir de moi-même pour mieux me comprendre ! Il m’empêche de vivre tranquillement dans mes certitudes sans jamais remettre en question mes façons de vivre, de penser !

Il y a 2 000 ans, les mages sont arrivés de nulle part, au milieu de la communauté de Jérusalem… pour quoi ? Pour chercher non pas leur roi mais le roi de Jérusalem ! Ici les mots de l’Évangile sont forts : « le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui ». Étonnant pour un peuple si religieux, dans l’attente du Messie ! On aurait pu s’attendre à de la joie… à de l’engouement… non des questions, de la perplexité… et puis au bout un peu de calcul : « Et quand vous l’aurez trouvé, venez me l’annoncer pour que j’aille, moi aussi, me prosterner devant lui. »

L’autre est toujours dérangeant… qu’il soit d’ailleurs ou qu’il soit d’ici… il est autre, il est différent de moi par conséquent il trouble mes certitudes et ma tranquillité !

Patiemment, nous construisons nos vies, nos sociétés, nos civilisations, certains que nous sommes les meilleurs, que ceux qui nous ont précédés étaient nuls… et qu’après nous rien n’est possible…

Nous en oublions que nous ne sommes que parce qu’il y l’autre en face de moi… c’est lui qui me révèle, c’est lui qui me fait exister… « Je suis parce que tu es ! »

L’Épiphanie est la fête de l’« autre » qui me conduit au tout autre… Dieu. Saint Jean résume cela dans sa première lettre : « Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1Jn 4,20).

Qu’en cette fête de l’Épiphanie nous osions accueillir l’autre comme une bénédiction et non comme une menace… comme un don et non comme un ennemi !

Sans l’autre, je ne suis pas !

Laissez-moi vous dire…

7 janvier 2018 : l’Épiphanie du Seigneur  Les nations marcheront vers ta lumière…

En 539 avant J.C., Cyrus autorise les Juifs à regagner leur pays ; ils avaient été déportés de Jérusalem à Babylone par Nabuchodonosor II. Quinze ans après ce retour d’exil, le Temple de Jérusalem n’est toujours pas reconstruit suite aux querelles entre anciens déportés revenus à Jérusalem et les habitants qui se sont installés entre temps. C’est alors que le prophète prédit : « Debout, Jérusalem, resplendis ! Elle est venue, ta lumière, (…) les nations marcheront vers ta lumière, et les rois, vers la clarté de ton aurore. » (Isaïe 69, 1.3)

C’est une invitation à l’espérance ; le prophète partage sa confiance en Dieu et dans l’avenir qu’Il a promis. On y reconnait une des annonces de la manifestation du Seigneur, de son Épiphanie, confirmée par les Mages guidés vers Bethléem par une lumière céleste. « Quand ils virent l’étoile, ils se réjouirent d’une très grande joie (…) ils virent l’enfant avec Marie sa mère ; et, tombant à ses pieds, ils se prosternèrent devant lui. » (Matthieu 2, 10.11)

Hérode le grand, furieux de ce que les Mages ne l’aient pas averti de leur découverte, décide de faire périr tous les enfants de moins de deux ans à Bethléem et la région. C’est le massacre des Innocents.

À toutes les époques, le monde a souvent été enténébré par des choix humains funestes qui propagent la méfiance, voire la haine entre les peuples et la mort. Ce n’est plus un Temple qu’il faut alors rebâtir mais un tissu social qu’il faut raccommoder en injectant, à la façon d’Isaïe, de l’amour, une folle espérance en la puissance d’amour que nous donne cet Enfant-Roi, cet Enfant de lumière devant lequel les Mages se sont prosternés.

Nous le voyons : des nations s’embourbent dans des guerres fratricides intra et inter-religieuses, inter-ethniques répondant à des soifs de pouvoir, d’hégémonie, de dominations politiques et économiques. La fête de l’Épiphanie nous porte vers l’essentiel : l’espérance que les nations marcheront enfin vers la vraie lumière… À nous, chrétiens, de hâter cette marche !

Dominique Soupé

Une question : au-delà des informations pessimistes, entachées de souffrances, de crimes… savons-nous repérer des discours et des signes d’espérance, des prophètes porteurs de lumière ?

© Cathédrale de Papeete - 2018

 

En marge de l’actualité…

Alerte !

En cette période de l’année où nous avons plaisir à échanger nos « meilleurs vœux » pour 2018, certains faits concernant des jeunes mineurs sont venus à mes oreilles par plusieurs sources et qui m’incitent à bien cibler le vœu que je voudrais formuler ici. En effet, ces faits doivent nous alarmer : nous, les adultes, nous les parents, nous, les pouvoirs publics, nous les communautés chrétiennes, nous, les groupes de jeunes des paroisses. Des jeunes mineurs ont été trouvés dans des « boites de nuit », dans un état d’ébriété avancée, à une heure où ils auraient dû être chez eux. Certains ont fini la nuit en cellule ! Comment est-il possible que l’accès à ces lieux leur ait été possible ? Comment se fait-il qu’ils aient pu se faire délivrer des boissons alcoolisées alors qu’ils sont mineurs ? Sans parler de la loi qui se doit de protéger les mineurs, un minimum de conscience et de bon sens ferait-il défaut à ceux et celles qui ont mission d’éducateurs pour aider ces jeunes à grandir de manière responsable ? Flatter les penchants qui poussent aux plaisirs destructeurs de l’alcool quand on ne peut pas encore se maitriser, favoriser les appétits qui poussent à se satisfaire de fausses images du bonheur, est-ce là une façon d’aider ces jeunes à grandir et à se préparer un avenir qui les rendra plus responsables ? Si rien n’est fait, nous pourrons être accusé de « non-assistance à personne en danger ». En effet, outre les conséquences qu’il peut avoir sur la santé, un tel comportement peut entrainer ces jeunes sur une pente dangereuse. De quoi peut-on être capable sous le coup de l’alcool ou de la drogue ? Dans son discours lors de l’audience solennelle du 13 Janvier 2017, le procureur de la République près le TPI de PAPEETE précise qu’il y eut en 2016 une augmentation du nombre de mineurs mis en cause pour des affaires de délinquance : 1 325 mineurs, soit une augmentation de 10,23%. Enfin, pensons que se trouver mineur, en état d’ébriété ou non, au milieu de la nuit dans les rues peut faire de ces jeunes des proies faciles pour des personnes mal intentionnées !

Alors, mon vœu est que tous, éducateurs, parents, responsables de la sécurité, confessions religieuses puissions prendre conscience qu’il est temps de réagir. Il y va de l’avenir de nos familles, de notre pays, et de ces jeunes. C’est parce que nous voulons les aimer que nous devons les protéger, les mettre en garde, et leur faire comprendre où est le chemin qui les aidera à grandir. Est-ce trop demander ? Souvenons-nous que ne rien exiger de nos jeunes est peut-être signe que nous ne les aimons pas beaucoup !

+ Monseigneur Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete - 2018

Audience générale…

Le sens de la préparation pénitentielle

Ce mercredi matin, devant les pèlerins rassemblés en Salle Paul VI pour la première audience générale de l’année 2018, le Pape François a poursuivi ses enseignements sur la messe, en s’arrêtant cette fois sur l'un des rites d’ouverture : la prière pénitentielle.

Chers frères et sœurs, bonjour !

En reprenant les catéchèses sur la célébration eucharistique, nous considérons aujourd’hui, dans le contexte des rites d’introduction, l’acte pénitentiel. Dans sa sobriété, il favorise l’attitude par laquelle se disposer à célébrer dignement les saints mystères, c’est-à-dire en reconnaissant nos péchés devant Dieu et devant les frères, en reconnaissant que nous sommes pécheurs. L’invitation du prêtre est en effet adressée à toute la communauté en prière, parce que nous sommes tous pécheurs. Que Dieu pourrait-il donner à celui qui a déjà le cœur rempli de lui-même, de son succès ? Rien, parce que le présomptueux est incapable de recevoir le pardon, rassasié qu’il est de sa prétendue justice. Pensons à la parabole du pharisien et du publicain, où seul le second – le publicain – rentre chez lui justifié, c’est-à-dire pardonné (cf. Lc 18,9-14). Celui qui est conscient de sa misère et baisse les yeux avec humilité, sent se poser sur lui le regard miséricordieux de Dieu. Nous savons par expérience que seul celui qui sait reconnaître ses erreurs et demander pardon reçoit la compréhension et le pardon des autres.

Ecouter en silence la voix de la conscience permet de reconnaître que nos pensées sont éloignées des pensées divines, que nos paroles et nos actions sont souvent mondaines, guidées par des choix contraires à l’Évangile. C’est pourquoi, au début de la messe, nous accomplissons communautairement l’acte pénitentiel par une formule de confession générale, prononcée à la première personne du singulier. Chacun confesse à Dieu et à ses frères « d’avoir péché en pensées, en paroles, par action et par omission ». Oui, aussi par omission, c’est-à-dire d’avoir omis de faire le bien que j’aurais pu faire. Souvent nous nous sentons bons parce que – disons-nous – « je n’ai fait de mal à personne ». En réalité, il ne suffit pas de ne pas faire de mal au prochain, il faut encore choisir d’accomplir le bien en saisissant les occasions pour bien témoigner que nous sommes disciples de Jésus. Il est bon de souligner que nous confessons aussi bien à Dieu qu’aux frères que nous sommes pécheurs : cela nous aide à comprendre la dimension du péché qui, alors qu’elle nous sépare de Dieu, nous sépare aussi de nos frères, et vice-versa. Le péché coupe : il coupe la relation avec Dieu et il coupe la relation avec les frères, la relation dans la famille, dans la société, dans la communauté. Le péché coupe toujours, sépare, divise.

Les paroles que nous disons avec la bouche sont accompagnées du geste de se frapper la poitrine, en reconnaissant que j’ai péché par ma faute, et non par la faute des autres. Il arrive souvent en effet que, par peur ou par honte, nous pointions le doigt pour accuser les autres. Il coûte d’admettre que l’on est coupable, mais cela nous fait du bien de le confesser avec sincérité. Confesser ses péchés. Je me souviens d’une anecdote que racontait un vieux missionnaire, d’une femme qui est allée se confesser et qui a commencé à dire les fautes de son mari ; puis elle a raconté les fautes de sa belle-mère et puis les péchés des voisins. À un certain moment, le confesseur lui a dit : « Mais, madame, dites-moi, vous avez fini ? – Très bien : vous avez fini avec les péchés des autres. Maintenant commencez à dire les vôtres ». Dire ses propres péchés !

Après la confession du péché, nous supplions la Bienheureuse Vierge Marie, les Anges et les Saints de prier le Seigneur pour nous. En cela aussi la communion des Saints est précieuse : l’intercession de ces « amis et modèles de vie » (Préface du 1er novembre) nous soutient sur le chemin vers la pleine communion avec Dieu, quand le péché sera définitivement anéanti.

Outre le « Je confesse », on peut faire l’acte pénitentiel avec d’autres formules, par exemple : « Prends pitié de nous, Seigneur / Contre toi nous avons péché. / Montre-nous, Seigneur, ta miséricorde. / Et donne-nous ton salut » (cf. Ps 123,3 ; 85,8 ; Jr 14,20). Le dimanche spécialement, on peut accomplir la bénédiction et l’aspersion de l’eau en mémoire du Baptême (cf. OGMR, 51), qui efface tous les péchés. Il est aussi possible, comme partie de l’acte pénitentiel, de chanter le Kyrie eleison : avec cette ancienne expression grecque, nous acclamons le Seigneur – Kyrios – et nous implorons sa miséricorde (ibid., 52).

La Sainte Ecriture nous offre des exemples lumineux de figures « pénitentes » qui, en rentrant en elles après avoir commis le péché, trouvent le courage de faire tomber le masque et de s’ouvrir à la grâce qui renouvelle le cœur. Pensons au roi David et aux paroles qui lui ont été attribuées dans le Psaume : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. » (50,3). Pensons au fils prodigue qui retourne au père ; ou à l’invocation du publicain : « Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » (Lc 18,13). Pensons aussi à saint Pierre, à Zachée, à la femme samaritaine. Se mesurer avec la fragilité de l’argile dont nous sommes formés est une expérience qui nous fortifie : tandis que nous faisons face à notre faiblesse, elle nous ouvre le cœur à invoquer la miséricorde divine qui transforme et convertit. Et c’est ce que nous faisons dans l’acte pénitentiel au début de la messe.

© Libreria Editrice Vatican - 2018

Souviens-toi que tu étais un étranger…

Histoires d’étrangers dans la Bible

*Ce texte est le résumé oral présenté par Jean Alexandre au Centre de Glay. Jean Alexandre est pasteur, responsable des publications du DEFAP.

La relation du peuple d'Israël avec l'étranger, dans l'Ancien testament, est commandée par deux points de vue concurrents :

  1. Du fait de la rupture de tous les humains avec Dieu, l'humanité est tout entière étrangère à elle-même. L'être humain, par manque de dialogue, fonde une histoire de la violence et devient un immigré sur la terre. Conséquence : les civilisations sont l'expression de cela, il n'y a pas d'autochtones, tous sont fondamentalement meurtriers, errants et vagabonds. C'est l'histoire de Caïn (Gn 4,1-24), icône de l'humanité d'après la rupture, et fondateur de la civilisation.
  2. Du fait de l'élection gratuite d'Israël par Dieu, pour qu'il garde la Loi divine au sein des Nations issues de la violence, il y a deux sortes distinctes de peuples : Israël d'un côté, et toutes les autres nations de l'autre côté.

Mais lorsqu'Israël pense à l'étranger, il pense d'abord à sa propre fondation : il est lui-même un peuple étranger :

Histoire des patriarches

Abraham, celui qui part, Gn 12,1-6 (« Mon père était un Araméen nomade », Dt 26,5).

Isaac, celui qui passe sa vie dans un pays qui n'est pas le sien.

Jacob, celui qui vit et travaille plus de vingt ans à l'étranger (Gn 29 à 31).

Joseph, celui qui est vendu comme esclave en Egypte et devient premier ministre (Gn 37 à 50).

Histoire de l'Exode

Moïse et le salut des immigrés : « Laisse aller mon peuple » (Ex 3) ; l'histoire d'une libération fondatrice. Toute l'histoire ultérieure est ponctuée de cette recommandation : « Souviens-toi que tu as été esclave en Egypte » (Dt 24,22). Ce souvenir fondateur commande le comportement recommandé à Israël à propos des immigrés qui sont chez lui : « Tu n'exploiteras pas l'ouvrier journalier qui est d'humble condition ou pauvre, qu'il s'agisse d'un Israélite ou d'un immigré. » (plusieurs recommandations du même genre dans Dt 24,14-22).

Histoire de Balaam

Israël doit sa survie — au moment où, migrant, il cherche à quitter le désert — à la justesse de vue et au respect de la vérité d'un grand « voyant » (on dirait aujourd'hui un « grand penseur ») qui accepte de « bénir » le peuple immigrant malgré les ordres du pouvoir (Nombres 22-24) : « Comment maudirais-je celui que Dieu n'a pas maudit ? Comment vouerais-je à la réprobation celui que le Seigneur n'a pas réprouvé ? » (23,7-8).

Histoire de la déportation à Babylone

De Jérémie à Esdras, la déportation à Babylone est une épreuve qui sera elle aussi fondatrice : elle est la matrice de ce qu'on appelle aujourd'hui le Judaïsme, y compris de son attente messianique, qui donnera naissance au christianisme.

Pour Israël, il y a plusieurs sortes d'étrangers, la distinction fondamentale entre Israël et les Nations n'est pas vécue comme une frontière, des solidarités existent ; il faut savoir distinguer entre :

  • l'immigré pauvre, qu'on accueille et protège ;
  • l'allié protecteur, comme le roi Cyrus (Esd 1-5) : « Je dis de Cyrus : il est mon berger » (Es 44,28). Comme aussi la petite bru moabite d'une veuve juive (Rt), mais aussi comme la prostituée Rahab (Jos 2) ;
  • l'ennemi, généralement un envahisseur guerrier, que l'on combat (Amaleq, Madian, etc. : Juges 5, le chant de guerre de Débora) ou avec lequel on ruse pour éviter sa domination, au risque de se faire attraper par un autre avec lequel on s'est allié (par exemple Esaïe 30, où Israël, menacé par le Nord, cherche refuge auprès de l'Egypte).
  • enfin, il y a celui qui reste un étranger potentiellement ennemi tout en devenant personnellement un ami, comme le général Syrien Naaman (2 Rois 5).

L'étranger le plus dangereux à long terme est... la femme étrangère. Il faut éviter de la fréquenter, comme en Nombres 25 (voir aussi Esd 10,2 et Ne 13,26) : histoire de Baal-Péor.

En effet, on est ce qu'on est par les femmes ; il y a une identité des peuples transmis par les mères et légalisée par les pères. Ce point de vue est devenu celui des Occidentaux, par opposition à celui, entre autres, des peuples musulmans.

Quand on est soi-même immigré, comment doit-on se comporter ? Jérémie répond ainsi :

« Construisez des maisons et installez-vous y, plantez des jardins et mangez-en les fruits, mariez-vous et ayez des enfants ; mariez vos fils et donnez vos filles en mariage et qu'elles aient des enfants ! Multipliez- vous là-bas, et ne laissez pas diminuer votre nombre. Recherchez la prospérité de la ville où je vous ai déportés et priez le Seigneur en sa faveur, car de sa prospérité dépend la vôtre » (Jr 29,5-7).

Dans le Nouveau testament

Dans le Nouveau testament, un principe semble se dégager : le chrétien est un étranger dans ce monde, il est citoyen du Royaume des Cieux ; pour lui les différences nationales sont par conséquent tout à fait relatives (y compris celle qui distinguait Israël et les Nations), liées au pouvoir des « dominations » transitoires qui mènent le monde : « Dieu vous appelle à son royaume et à sa gloire » (1 Th 2,12) ; « Mon royaume n'est pas de ce monde » (Jean 18,36) ; « II n'y a plus ni Juifs ni Grecs » (Galates 3,28, par exemple).

C'est ainsi que son comportement et sa prédication mettent les sociétés civiles en péril, comme Paul à Ephèse (Actes 19,23-40).

Il y a dans le Nouveau testament trois figures d'étrangers qui ont pour point commun de remettre les pendules à l'heure : ce sont eux qui amènent les « élus » à se reprendre et à bien agir. C'est l'histoire de la Grecque syro-phénicienne : une païenne qui remet le Christ dans le droit chemin ! (Marc 7, 24-30). C'est l'histoire du Samaritain : une parabole de Jésus où la question du prochain est retournée à l'envoyeur (Luc 10,25-37). C'est enfin l'histoire du centurion romain : où le premier des disciples de Jésus, Pierre, est obligé d'abandonner ses particularismes à cause d'un soldat ennemi, Cornelius (Actes 10,1-11,17).

Jean ALEXANDRE

© Autres Temps - 1993

Souviens-toi que tu étais un étranger…

Aujourd’hui naît un monde !

Drasha (sermon) du rabbin Delphine Horvilleur pour le soir de Rosh Hashana, célébration de la nouvelle année juive 5776

Hayom harat olam – « Aujourd’hui le monde est né » – היום הרת עולם

Cette phrase, nous la répétons encore et encore tout au long de Rosh Hashana, à chaque fois que résonne le shoffar, après chaque sonnerie, nous disons Hayom harat olam, le monde naît.

Comme un coup de canon qui annoncerait l’arrivée d’un enfant royal, la corne résonne au cœur de l’office. Telle est la façon dont le judaïsme annonce aujourd’hui une naissance qui nous concerne tous.

Certains pensent qu’il y a 5776 ans, jour pour jour, le monde fut crée. Mais en réalité, la tradition affirme quelque-chose de plus complexe : la phrase que nous prononçons est au présent et non au passé. Nous ne disons pas hayom NIVRA olam, « en ce jour le monde FUT crée » … mais hayom HARAT olam, c’est aujourd’hui que le monde naît ou, plus littéralement, « ce jour enfante un monde ».

Ce dont il est question est donc bien la conscience d’une naissance en cours, un monde nouveau dont ce jour est porteur.

Je crois que cette année, plus encore que les précédentes, chacun de nous perçoit que le monde dans lequel nous vivons connaît une douleur inédite, que le monde qui sera celui de nos enfants est en train d’émerger, que nous assistons à une étrange naissance qui, comme bien des accouchements, se fait dans l’angoisse et une certaine obscurité.

Cela fera bientôt 9 mois. 9 mois que le terrorisme a frappé en plein cœur de Paris. 9 mois depuis des journalistes ont été assassinés parce qu’ils dessinaient, depuis que des juifs ont été assassinés parce qu’ils étaient juifs. Et nous sommes encore dans l’année du deuil de cette tragédie impensable.

Les mois qui suivirent ce drame furent à nouveau le théâtre pour nous tous de bien des questionnements, des appréhensions, des prises de conscience.

Ces derniers mois ont été ceux de la menace terroriste à travers le monde, les mois de la protection militaire de nos lieux de culte, de nos écoles ou de nos rues, les mois de l’interrogation de nombre d’entre nous sur la possibilité d’un départ, la nécessité de mener un combat, le sens de notre ancrage et la force de notre attachement à la République.

Ce fut aussi le temps de violences inimaginables et comme sorties d’un film d’horreur, une barbarie atroce qui surgit sur nos écrans et face à laquelle nous nous trouvons souvent tétanisés, comme abrutis par l’innommable.

Des fanatiques tuent au nom du texte, au nom de la terre, et de la certitude de leur bonne lecture ou de leur bon droit…

Et aujourd’hui le drame de refugiés qui frappent nos portes et nos consciences ; et nous obligent à entendre, à la manière d’un shoffar qui hurle et que personne ne peut ignorer : HAYOM HARAT OLAM, un monde meurt et un autre pourrait bien naître aujourd’hui.

Mais à quoi ressemblera-t-il ? Et surtout : qui et où serons-nous pour l’accueillir ? De quelle manière chacun d’entre nous pourra contribuer à faciliter l’accouchement, en sage-femme (et même en sages hommes) de ce qui doit venir ?

Tout ce qui définit finit

Tout au long de ces mois passés, nous avons dit encore et encore presque comme un leitmotiv entêtant : JE SUIS CECI… JE SUIS CELA…

« Je suis Charlie », ou « je suis juif », « je suis policier », « je suis musulman », « je suis chrétien d’Orient », « je suis migrant ».

Mais que signifie ce slogan… si ce n’est précisément : je ne suis pas ce que je vous dis que je suis !

Je suis chrétien d’Orient… parce que, bien que NE L’ÉTANT PAS, je peux percevoir combien leur destin dit quelque-chose de moi.

Je suis migrant…parce que, bien que NE L’ÉTANT PAS, je peux savoir que leur naufrage est le mien. Qu’un monde sourd à LEUR appel sera demain sourd au MIEN.

Je suis … Cette phrase évidente que nous avons tant répété, cette phrase si simple en français, est en hébreu étrangement indicible.

Dans cette langue, le verbe ÊTRE n’existe pas au présent. On ne peut pas être quoi que ce soit au présent dans la sagesse hébraïque.

Pourquoi cela ?

Parce que nous disent les sages, le verbe ÊTRE au présent sert toujours à définir. Et tout ce qui définit finit. Il suggère toujours qu’on n’est pas autre chose, qu’il y a en nous une imperméabilité au reste du monde. Un « je suis moi », et « tu es toi », une limitation que l’hébreu ne conçoit pas.

Ce que nous disons en leitmotiv depuis des mois, c’est précisément la même chose : nous disons que nous NE SOMMES PAS QUE ce que nous sommes. Nous ne sommes pas que juifs ou musulmans ou chrétiens, pas que athées ou croyants… mais ce que nous partageons est considérablement plus grand que ce qui nous différencie. Nos identités sont plus poreuses qu’on ne le croit les unes aux autres.

Dans le langage de la République, cette propriété porte un nom, inscrit sur les frontons de nos édifices : la Fraternité. Une valeur gravée dans la pierre mais en attente d’être réinventée.

« Souviens-toi que tu fus un étranger »

Dans le langage des Hébreux, elle ne s’appelle pas comme cela, mais porte le nom de GEROUT, le nom de l’étrangeté.

À 36 reprises, dans la Torah, le même verset est répété et l’énonce ainsi : KI GER HAYITA, « souviens-toi que tu fus à l’origine un GER », un étranger quelque part. Souviens-toi de l’étrangeté qui te constitue à la source, et fais de cette conscience de ton altérité originelle l’origine de ton souci de l’autre. Fais-en le socle de ta fraternité à l’égard de l’autre dans la société.

N’oublie pas l’étrangeté en toi pour ne pas oublier l’étranger qui vit dans ta ville ou qui frappe à ta porte.

Cette conscience juive d’une essence et d’une naissance étrangère est ce qui empêche en principe de se sentir complètement à la maison, même lorsqu’on est installé sur la terre. Elle rappelle qu’on y est pleinement légitime… à condition de rester conscient d’un exil intérieur qui est le fondement même de notre éthique.

En ces temps ou tant d’évènements de l’actualité nous ramènent à cette question : que signifie être chez soi ? qui peut ou ne peut y vivre ?, il n’est pas inutile de débuter l’année en rappelant cette méfiance juive traditionnelle à l’égard d’une sédentarité trop tranquille.

Il est d’autant moins inutile de le faire au soir de Rosh Hashana, la fête ou résonne le shoffar, c’est-à-dire la fête pleinement associée au prophète Élie, l’homme qui entendit le son du shoffar quand Dieu lui apparut, et l’homme qui, dit-on, le fera un jour sonner à nouveau.

Élie est surtout l’homme qui incarne, dans la Bible, la lutte contre le culte idolâtre, le culte de BAAL.

BAAL, cette divinité étrangère dont le nom signifie littéralement en hébreu « le propriétaire ».

En clair, celui qui entend le son du shoffar est toujours celui qui lutte contre son instinct de propriétaire, celui qui jamais ne voue un culte à l’installation.

Rosh Hashana dit ainsi :

Oublier que tu fus étranger, c’est déjà servir un Dieu étranger. Au contraire, te souvenir de l’étrangeté fonde ta légitimité à bâtir ta maison, où que tu te trouves.

La conscience d’un arrachement originel, et d’une entrée dans un monde nouveau sur lequel, à défaut de propriété, il nous reste à être… Tel est l’expérience sacrée du nouveau-né, qui quitte pour toujours le monde d’hier pour entrer dans son avenir.

Une fois par an, le calendrier juif nous donne la possibilité d’y revenir.

Parce que HAYOM HARAT OLAM… parce qu’aujourd’hui un monde nouveau attend de voir le jour. Puisse-t-il apporter avec lui et grâce à vous les bénédictions dont chacun d’entre nous a tant besoin.

Shana tova

© Tenoua.org - 2015

Commentaire des lectures du dimanche

« Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui » (Mt 2, 2).

Avec ces paroles, les mages, venus de terres lointaines, nous font connaître le motif de leur longue traversée : adorer le roi nouveau-né. Voir et adorer : deux actions mises en relief dans le récit évangélique : nous avons vu une étoile et nous voulons adorer.

Ces hommes ont vu une étoile qui les a mis en mouvement. La découverte de quelque chose d’inhabituel qui est arrivé dans le ciel a déclenché une série incalculable d’évènements. Ce n’était pas une étoile qui a brillé de façon exclusive pour eux et ils n’avaient pas non plus un ADN spécial pour la découvrir. Comme un Père de l’Église l’a bien reconnu, les mages ne se sont pas mis en route parce qu’ils avaient vu l’étoile mais ils ont vu l’étoile parce qu’ils se sont mis en route (cf. Jean Chrysostome). Ils avaient le cœur ouvert sur l’horizon et ils ont pu voir ce que le ciel montrait parce qu’il y avait en eux un désir qui les poussait : ils étaient ouverts à une nouveauté.

Les mages, de cette manière, expriment le portrait de l’homme croyant, de l’homme qui a la nostalgie de Dieu ; de celui qui sent le manque de sa maison, la patrie céleste. Ils reflètent l’image de tous les hommes qui, dans leur vie, ne se sont pas laissé anesthésier le cœur.

La sainte nostalgie de Dieu jaillit dans le cœur croyant parce qu’il sait que l’Évangile n’est pas un évènement du passé mais du présent. La sainte nostalgie de Dieu nous permet de tenir les yeux ouverts devant toutes les tentatives de réduire et d’appauvrir la vie. La sainte nostalgie de Dieu est la mémoire croyante qui se rebelle devant tant de prophètes de malheur. Cette nostalgie est celle qui maintient vivante l’espérance de la communauté croyante qui, de semaine en semaine, implore en disant : « Viens, Seigneur Jésus ! ». 

Ce fut vraiment cette nostalgie qui a poussé le vieillard Siméon à aller tous les jours au temple, sachant avec certitude que sa vie ne se terminerait pas sans pouvoir tenir dans ses bras le Sauveur. Ce fut cette nostalgie qui a poussé le fils prodigue à sortir d’une attitude destructive et à chercher les bras de son père. Ce fut cette nostalgie que le berger a senti dans son cœur quand il a laissé les 99 brebis pour chercher celle qui s’était perdue, et ce fut aussi ce qu’a expérimenté Marie-Madeleine le matin du dimanche pour aller courir au tombeau et rencontrer son Maitre ressuscité.  La nostalgie de Dieu nous tire hors de nos résignations, celles qui nous amènent à penser que rien ne peut changer. La nostalgie de Dieu est l’attitude qui rompt nos conformismes ennuyeux et nous pousse à nous engager pour ce changement auquel nous aspirons et dont nous avons besoin. La nostalgie de Dieu a ses racines dans le passé mais ne s’arrête pas là : elle va à la recherche de l’avenir. Le croyant “nostalgique”, poussé par sa foi, va à la recherche de Dieu, comme les mages, dans les lieux les plus cachés de l’histoire, parce qu’il sait dans son cœur que le Seigneur l’attend là. Il va à la périphérie, à la frontière, dans les lieux non évangélisés, afin de pouvoir rencontrer son Seigneur ; et il ne le fait pas du tout avec une attitude de supériorité, il le fait comme un mendiant qui ne peut ignorer les yeux de celui pour lequel la Bonne Nouvelle est encore un terrain à explorer. 

Comme attitude opposée, dans le palais d’Hérode (qui se trouvait à très peu de kilomètres de Bethléem), on ne s’était pas rendu compte de ce qui arrivait. Tandis que les mages marchaient, Jérusalem dormait. Elle dormait de connivence avec un Hérode qui, au lieu d’être en recherche, dormait bien. Il dormait sous l’anesthésie d’une conscience cautérisée. Et il est resté déconcerté. Il a eu peur. C’est le trouble de celui qui, devant la nouveauté qui révolutionne l’histoire, se ferme sur lui-même, sur ses résultats, sur ses connaissances, sur ses succès. Le trouble de celui qui se tient assis sur la richesse sans réussir à voir au-delà. Un trouble qui naît dans le cœur de celui qui veut contrôler tout et tout le monde. C’est le trouble de celui qui est immergé dans la culture du vaincre à tout prix ; dans cette culture où il y a de la place seulement pour les “vainqueurs” et coûte que coûte. Un trouble qui naît de la peur et de la crainte devant ce qui nous interroge et met en danger nos sécurités et nos vérités, nos manières de nous attacher au monde et à la vie. Et ainsi Hérode a eu peur, et cette peur l’a conduit à chercher la sécurité dans le crime : « Necas parvulos corpore, quia te nacat timor in corde » - “Tu assassines ces faibles corps parce que la peur assassine ton cœur” (Saint Quodvultdeus, Sermon 2 sur le Symbole : PL 40, 655). Tu assassines les enfants dans leur corps, parce que la peur assassine ton cœur.

Nous voulons adorer. Ces hommes sont venus de l’Orient pour adorer, et ils sont venus le faire dans le lieu qui convient à un roi : le Palais. Et cela est important : ils sont arrivés là par leur recherche, c’était le lieu approprié, puisque cela revient à un Roi de naître dans un palais et d’avoir sa cour et ses sujets. C’est le signe du pouvoir, du succès, d’une vie réussie. Et on peut s’attendre à ce que le roi soit vénéré, craint et adulé, oui, mais pas nécessairement aimé. Ce sont les règles mondaines, les petites idoles et à qui nous rendons un culte : le culte du pouvoir, de l’apparence et de la supériorité. Des idoles qui promettent seulement tristesse, esclavage, peur.

Et c’est vraiment là qu’a commencé le chemin le plus long qu’ont dû faire ces hommes venus de loin. Là, a commencé l’audace la plus difficile et la plus compliquée. Découvrir que ce qu’ils cherchaient n’était pas dans le Palais mais se trouvait dans un autre lieu, non seulement géographique mais existentiel. Là, ils ne voyaient pas l’étoile qui les conduisait à découvrir un Dieu qui veut être aimé, et cela est possible uniquement sous le signe de la liberté et non de la tyrannie ; découvrir que le regard de ce Roi inconnu – mais désiré – n’humilie pas, ne rend pas esclave, n’emprisonne pas. Découvrir que le regard de Dieu relève, pardonne, guérit. Découvrir que Dieu a voulu naître là où nous ne l’attendions pas, là où peut-être nous ne le voulions pas. Ou bien là où tant de fois, nous le renions. Découvrir que dans le regard de Dieu, il y a de la place pour ceux qui sont blessés, fatigués, maltraités, abandonnés : que sa force et son pouvoir s’appellent miséricorde. Comme est loin, pour certains, Jérusalem de Bethléem !

Hérode ne peut pas adorer parce qu’il n’a pas voulu changer son regard. Il n’a pas voulu cesser de rendre un culte à lui-même, croyant que tout commençait et finissait avec lui. Il n’a pas pu adorer parce que son but était qu’ils l’adorent lui. Les prêtres non plus n’ont pu adorer parce qu’ils savaient beaucoup de choses, ils connaissaient les prophéties, mais ils n’étaient disposés ni à se mettre en chemin ni à changer.

Les mages ont senti la nostalgie, ils ne voulaient plus les choses habituelles. Ils étaient habitués, accoutumés aux Hérode de leur temps et en étaient fatigués. Mais là, à Bethléem, il y avait une promesse de nouveauté, une promesse de gratuité. Là quelque chose de nouveau arrivait ; les mages ont pu adorer parce qu’ils ont eu le courage de marcher et, se prosternant devant le petit, se prosternant devant le pauvre, se prosternant devant celui qui est sans défense, se prosternant devant l’Enfant de Bethléem insolite et inconnu, là ils ont découvert la Gloire de Dieu.

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