Pko 09.04.2017 Rameaux Passion

Eglise cath papeete 1

Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°20/2017

Dimanche 9 avril 2017 –Dimanche des Rameaux et de la Passion de Notre Seigneur Jésus Christ – Année A

Humeurs…

Le respect dû aux morts

Le respect dû aux morts. Antigone le formule clairement lorsqu’elle explique pourquoi elle a bravé l’interdit posé par Créon d’ensevelir son frère : « ... j'ai obéi à une loi, de ces lois que personne n'a écrites, qui existent on ne sait depuis quand et qui sont éternelles. Ces lois dictent aux êtres humains de traiter leurs semblables avec humanité́ et de ne pas bafouer leurs dépouilles mortelles. »

La méditation sur le mystère de la mort du Christ en croix en ce dimanche des rameaux, nous donne une occasion de vous partager notre ressenti sur l’évolution du rapport à la mort à Tahiti. Ordonné il y a maintenant près d’un quart de siècle, nous constatons une évolution significative dans le traitement de la mort et des funérailles.

La première remarque concerne la dimension commerciale que sont les obsèques aujourd’hui. En vingt-cinq ans nous sommes passé des corbillards sobres et dignes… aux petites fourgonnettes simplement aménagées d’un « cale-cercueil » et surtout en support publicitaire pour la compagnie des pompes-funèbres. Le mort est devenu malgré lui un support publicitaire… Ceci entrainant cela… les cortèges funèbres doivent se débrouiller pour ne pas être éparpillé parmi les autres voitures qui se faufilent sans le moindre égard pour le défunt, sa famille et ses amis en deuil… Aujourd’hui… il n’y a plus de place pour l’humanité… seule l’efficacité voire le rendement est pris en compte.

La deuxième remarque est pour partager le choc émotionnel subit il y a deux semaines lors de l’inhumation de Mr Bruno Barillot au cimetière de Papeari. Choc, et le mot n’est pas trop fort, lorsqu’après les prières et témoignages d’usage, les personnes présentent s’éloignant de la tombe, j’ai vu un « case » refermer la tombe en deux coups de pelleteuse comme on recouvrirait une fausse à ordures ou un charnier !

Gandhi disait : « On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite les animaux »… Que dire d’une communauté humaine qui ne semble plus considérer les dépouilles mortelles de ses semblables que comme une occasion de commerce lucratif ou d’un « déchet » à enfouir sans plus de forme !

Chronique de la roue qui tourne

La Semaine Sainte

« Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. » Évangile de St Jean 13, 1

Nous allons entrer dans la Semaine Sainte, une semaine de tous les mystères, une semaine décisive dans notre relation à Dieu. Elle commence en toute gloire, le Seigneur entre à Jérusalem où il est accueilli tel un roi. La foule l’acclame. Le sol est tapissé de manteaux et de rameaux verts, formant comme un chemin royal en son honneur. Rien ne laisse présager qu’avant la fin de la semaine, cette même foule va préférer sauver Barabbas et Jésus sera condamné tel un petit brigand.

C’est la semaine du mystère de l’humilité où le Seigneur en deviendra le modèle. Alors que les discussions pour savoir qui est le plus grand vont bon train, le Seigneur va montrer la vraie grandeur : devenir Homme, c’est l’oubli de soi pour le bien de l’autre. Aujourd’hui encore, cet enseignement est plus que jamais d’actualité. Apprenons à nous oublier nous-mêmes pour laisser le Seigneur agir !

C’est la semaine du mystère du don, un don total par amour. L’amour de Dieu n’a pas de limités. Par Son Fils, Dieu se donne pour chacun de nous et ne s’épargne en rien. L’Eucharistie du Jeudi saint est un prélude de son sacrifice où il va faire don de sa vie à notre pauvre humanité. Aujourd’hui encore, savons-nous vraiment à quel point Jésus nous a aimés ? Apprenons à saisir pleinement le don de Dieu !

C’est la semaine du mystère des trahisons. Jésus sera livré par Judas pour 30 pièces d’argent. Jésus sera renié par Simon-Pierre, à trois reprises. Et, enfin, Jésus sera condamné par la foule, qui L’acclamait quelques jours avant. Aujourd’hui encore, combien de fois, nous aussi, nous trahissons Jésus ?

C’est la semaine du mystère des douleurs, d’injustices et d’acceptation. Souvent, nous oublions que la croix est l’aboutissement d’un long calvaire. Pourtant, « Il a été maltraité et opprimé, et il n'a point ouvert la bouche, semblable à un agneau qu'on mène à la boucherie, à une brebis muette devant ceux qui la tondent ; Il n'a point ouvert la bouche. » Oui, à aucun moment, le Christ a cherché à éviter la Croix. Il a tout accompli, il a tout subi… il s’est anéanti volontairement. Aujourd’hui encore, prenons conscience du sacrifice de Jésus !

C’est la semaine du mystère des doutes et des incertitudes. Après l’épreuve de la croix, tout semblait perdu. De toutes les promesses de Jésus, il ne restait qu’un grand silence. Ce silence était plus que nécessaire pour que le message d’espérance de Jésus parvienne jusqu’aux tréfonds de la terre. Il est mort pour vaincre la mort. Aujourd’hui encore, devant un silence, ayons foi !

C’est la semaine du mystère d’amour. Semaine où le Seigneur montrera un amour qui ne connaît pas d’obstacles, un amour qui supporte tout. Un amour où seul notre bonheur compte. Un amour que notre imperfection ne peut concevoir, tant il défie les lois de la raison !

Une semaine et tant de leçons de vie !

La chaise masquée

© Nathalie SH – P.K.0 – 2017

La Semaine de tous les dangers

En marge de l’actualité du jeudi 6 avril 20

Les Églises chrétiennes sont à la veille de vivre les « jours saints », dont la portée est si décisive pour elles-mêmes et pour l’histoire de l’humanité. Jésus entre dans la ville de Jérusalem et nous savons déjà qu’il n’en sortira plus. Au fil des heures, les ténèbres vont s’accumuler comme les nuages par mauvais temps au-dessus du Fils de l’homme et la violence humaine parviendra à son terme destructeur.

Depuis 2000 ans que cette histoire s’est produite et qu’elle a été racontée à travers le monde, il n’y a plus vraiment de suspense. Dans le mécanisme de son déroulement, Pâque ne surprend plus. A-t-elle encore seulement de la pertinence pour aujourd’hui ?

La Semaine Sainte est à vivre comme une grande retraite spirituelle. L’invitation est lancée. Toute personne a le choix : se mettre soit dans la peau d’un disciple accompagnant Jésus soit dans la peau d’un membre de la foule qui accueille Jésus à grands cris de louanges aux portes de la ville sainte… et réclamera sa mort devant Ponce Pilate.

Chacun pourra s’inspirer du geste de Marie, la sœur de Lazare et de Marthe, qui verse du parfum sur les pieds de Jésus et les essuie avec ses cheveux, annonçant de manière mystérieuse le sacrifice à venir ; ou s’inspirer des femmes, comme Marie, la mère de Jésus, Marie Madeleine et les autres, qui suivront Jésus portant sa croix, jusqu’au bout ; ou s’inspirer des apôtres qui fuiront par peur, à l’exception toutefois de Jean…

Au fil des jours, chacun peut donc suivre Jésus, de près ou de loin : comme disciple, ami, persécuteur, incroyant jusqu’au bout, comme celui qui trahit. Il y a de la place pour tout le monde. La palette est large : d’une humanité résistant de manière obstinée à une humanité debout au pied de la croix.

Une chose est sûre, un événement s’est produit il y a 2000 ans : la mort d’un homme juif, qui a grandi dans un village du nom de Nazareth, auprès de parents dénommés Marie et Joseph ; qui a proclamé l’avènement du règne de Dieu en sa personne, suscitant de grands espoirs auprès des malades, des exclus, des parias de la société ; qui s’est comporté et a parlé comme un prophète des derniers temps, revendiquant une autorité à l’égale de Dieu qui a provoqué le scandale.

Il est clair que l’annonce chrétienne peine à convaincre : comment croire à un sauveur crucifié ? Hier comme aujourd’hui, les hommes se situent diversement par rapport à Jésus : de l’indifférence la plus plate à l’engagement jusqu’au martyre. Ayons à l’esprit qu’à l’origine du christianisme, il n’y a pas une doctrine théologique ou un ensemble de belles idées éthiques, mais « la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un nouvel horizon et par là son orientation décisive » (Benoît XIV, Deus caritas est, n°1).

Que chacun puisse vivre cette rencontre au cours de la Semaine Sainte, voilà ce que nous pouvons souhaiter de mieux. Mais aussi que nos chrétiens pratiquants, nos communautés dispersées entre ici et les îles puissent vivre une véritable générosité dans leur accueil des nouveaux venus, de ceux qui s’interrogent au sujet de Jésus. Qu’ensemble, nous passions de la foule au pied de la croix.

+ Mgr Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete - 2017

Audience générale du mercredi 5 avril 2017

L’espérance est une personne, le Seigneur Jésus

« L’espérance n’est pas un concept ou un sentiment, c’est une personne, le Christ » : le Pape l’a affirmé ce mercredi matin, au cours de l’audience générale hebdomadaire. Toujours dans le cadre thématique de l’Espérance chrétienne, François a centré sa catéchèse sur un passage de la première épître de Pierre (1 P 3, 8-17), où l’apôtre invite les chrétiens à rendre raison de l’espérance qui est en eux.

Chers frères et sœurs, bonjour !

La première lettre de l’apôtre Pierre porte en soi un poids extraordinaire ! Il faut la lire une, deux, trois fois pour comprendre ce poids extraordinaire : il parvient à insuffler beaucoup de consolation et de paix, en faisant percevoir combien le Seigneur est toujours à côté de nous et ne nous abandonne jamais, surtout dans les circonstances les plus délicates et difficiles de notre vie. Mais quel est le « secret » de cette lettre et, particulièrement, du passage que nous venons d’écouter (cf. 1 P 3,8-17) ? C’est une question. Je sais qu’aujourd’hui, vous prendrez le Nouveau Testament, vous chercherez la première lettre de Pierre et vous la lirez « adagio adagio » (lentement, ndlr) pour comprendre le secret et la force de cette lettre. Quel est le secret de cette lettre ?

1 Le secret vient du fait que cet écrit plonge ses racines directement dans la Pâque, dans le cœur du mystère que nous allons célébrer, nous faisant ainsi percevoir toute la lumière et la joie qui jaillissent de la mort et de la résurrection du Christ. Le Christ est vraiment ressuscité et ceci est une belle salutation à nous échanger le jour de Pâques : « Le Christ est ressuscité ! Le Christ est ressuscité ! », comme le font tant de peuples. Nous rappeler que le Christ est ressuscité, qu’il est vivant parmi nous, qu’il est vivant et habite en chacun de nous. C’est pour cela que saint Pierre nous invite avec force à l’adorer dans notre cœur (cf. v.15). Là, le Seigneur a pris sa demeure au moment de notre baptême, et de là il continue à nous renouveler, nous et notre vie, nous comblant de son amour et de la plénitude de l’Esprit. Voilà alors pourquoi l’apôtre nous recommande de rendre raison de l’espérance qui est en nous (cf. v.15) : notre espérance n’est pas un concept, ce n’est pas un sentiment, ce n’est pas un téléphone portable, ce n’est pas un tas de richesses ! Notre espérance est une personne, c’est le Seigneur Jésus que nous reconnaissons vivant et présent en nous et en nos frères, parce que le Christ est ressuscité. Lorsqu’ils se saluent, les peuples slaves, au lieu de dire « bonjour », « bonsoir » les jours de Pâques, se saluent par ce « Le Christ est ressuscité », « Christos voskrese ! » disent-ils entre eux ; et ils sont heureux de le dire ! Et c’est le « bonjour » et le « bonsoir » qu’ils se donnent : « Le Christ est ressuscité ! »

2 Nous comprenons alors qu’il ne faut pas tant rendre raison de cette espérance au niveau théorique, en paroles, mais surtout par le témoignage de la vie, et que ceci soit à l’intérieur de la communauté chrétienne, que ce soit en-dehors d’elle. Si le Christ est vivant et habite en nous, dans notre cœur, alors nous devons aussi lui permettre de se rendre visible, ne pas le cacher, et d’agir en nous. Cela signifie que le Seigneur Jésus doit toujours plus devenir notre modèle, modèle de vie, et que nous devons apprendre à nous comporter comme il s’est comporté. Faire ce que faisait Jésus. Par conséquent, l’espérance qui habite en nous ne peut rester cachée à l’intérieur de nous-même, dans notre cœur : ce serait une espérance faible qui n’a pas le courage de sortir et de se faire voir ; mais notre espérance, comme cela transparaît dans le psaume 33 cité par Pierre, doit nécessairement sortir de sa prison, prenant la forme exquise et incomparable de la douceur, du respect et de la bienveillance envers le prochain, arrivant carrément à pardonner celui qui nous fait du mal. Une personne qui n’a pas d’espérance ne réussit pas à pardonner, ne réussit pas à donner la consolation du pardon et à avoir la consolation de pardonner. Oui, parce que c’est ce qu’a fait Jésus et ce qu’il continue de faire à travers ceux qui lui font de la place dans leur cœur et dans leur vie, conscients que le mal n’est pas vaincu pas par le mal mais par l’humilité, la miséricorde et la douceur. Les mafieux pensent que le mal peut être vaincu par le mal et c’est ainsi qu’ils font la « vendetta » (vengeance, ndlr) et qu’ils font beaucoup d’autres choses que nous connaissons tous. Mais ils ne savent pas ce qu’est l’humilité, la miséricorde et la douceur. Et pourquoi ? Parce que les mafieux n’ont pas d’espérance. Pensez à cela.

3 Voilà pourquoi saint Pierre affirme que « mieux vaudrait souffrir en faisant le bien plutôt qu’en faisant le mal » (v.17) : il ne veut pas dire que c’est bien de souffrir mais que, quand nous souffrons pour le bien, nous sommes en communion avec le Seigneur, qui a accepté de souffrir et d’être mis en croix pour notre salut. Alors quand nous aussi, dans les situations plus petites ou plus grandes de notre vie, nous acceptons de souffrir pour le bien, c’est comme si nous jetions autour de nous des graines de résurrection, des graines de vie et que nous faisions resplendir dans l’obscurité la lumière de Pâques. C’est pour cela que l’apôtre nous exhorte à toujours répondre en invoquant la bénédiction (v.9) : la bénédiction n’est pas une formalité, ce n’est pas seulement un signe de courtoisie mais c’est un grand don que nous avons reçu en premier et que nous avons la possibilité de partager avec nos frères. C’est l’annonce de l’amour de Dieu, un amour démesuré, qui ne s’épuise pas, qui ne diminue jamais et qui constitue le vrai fondement de notre espérance.

Chers amis, comprenons aussi pourquoi l’apôtre Pierre nous appelle « heureux » s’il nous arrivait de souffrir pour la justice (v.14). Ce n’est pas seulement pour une raison morale ou ascétique, mais c’est parce que chaque fois que nous prenons la part des derniers et des marginaux ou que nous ne répondons pas au mal par le mal, mais en pardonnant, sans vengeance, en pardonnant et en bénissant, chaque fois que nous faisons cela, nous resplendissons comme des signes vivants et lumineux d’espérance, devenant ainsi un instrument de consolation et de paix, selon le cœur de Dieu. Et ainsi, avançons avec la douceur, l’humilité, l’amabilité et en faisant du bien aussi à ceux qui ne nous aiment pas ou qui nous font du mal. Avançons !

© Libreria Editrice Vaticana - 2017

Propos de Bernard Sesboüe, théologien et jésuite

La Passion est-elle historique ?

La croix, instrument de supplice

La pratique antique de la crucifixion est sans doute d'origine perse. Elle fut d'abord en usage chez les « barbares » qui l'utilisaient comme un châtiment politique et militaire pour des personnes de haut rang. Les Grecs puis les Romains l'adoptèrent. Dans l'empire romain, elle était généralement précédée d'une flagellation et le condamné portait lui-même la poutre transversale de la croix sur le lieu du supplice. Elle fut aussi pratiquée dans le monde juif.

La forme de la croix comportait bien des variantes : celle-ci pouvait être un simple pieu droit, ou avoir la forme d'un T majuscule (tau grec), la poutre transversale étant fixée au sommet de la verticale, ou celle d'une fourche à deux dents, ou encore prendre la forme de la croix latine, la poutre horizontale étant engagée plus profondément dans la poutre verticale. Un écriteau indiquait le motif du supplice. Le condamné pouvait être complètement nu, tête en haut ou en bas, parfois empalé, les bras étendus.

Ce supplice n'était utilisé que pour les basses classes de la société et les esclaves. Normalement les citoyens romains n'y étaient pas soumis, à moins que la gravité de leur crime ne les fasse considérer comme déchus de leurs droits civiques. Elle était aussi appliquée aux étrangers séditieux, aux criminels et aux brigands. Ce fut le cas en Judée lors des différents troubles politiques de l'époque de Jésus. Les forces romaines en abusèrent vis-à-vis des Juifs.

À la cruauté propre du supplice de la crucifixion - supplice de la mort lente qui donnait libre cours à nombre de gestes sadiques -, correspondait son caractère infamant (Celse), scandaleux et même « obscène ». Le crucifié était normalement privé de sépulture et abandonné aux bêtes sauvages ou aux oiseaux de proie. La croix était un « signe de honte », un « infâme poteau », « un bois criminel » (Sénèque), « le supplice le plus cruel et le plus repoussant » (Cicéron). « La mort en croix, suprême infamie », dit Origène. On lui attribuait de ce fait un grand pouvoir de dissuasion. Elle avait pour but de déshumaniser au maximum la mort et d'enlever au supplicié toute dignité dans sa manière de mourir. Il se débattait généralement dans des cris atroces.

Dans la tradition juive « un pendu est une malédiction de Dieu » (Dt 21,23). Paul reprendra ce thème en disant que le Christ est devenu « malédiction pour nous », puisqu'il est écrit : « Maudit soit quiconque est pendu au bois » (Ga 3,13). Le thème de la crucifixion est assez absent de la mythologie grecque (le supplice de Prométhée). Mais Platon, pensant à Socrate, a senti la grandeur du juste souffrant.

Ces quelques indications suffisent à faire comprendre la forme de provocation que pouvait constituer l'annonce d'un sauveur crucifié. Quand saint Paul parle de « folie » et de « scandale », aux yeux des païens et des juifs, il ne se laisse aller à aucune exagération rhétorique. Les païens, écrit Justin, disent que notre démence consiste à placer un homme crucifié à la seconde place, après le Dieu immuable et éternel. Les juifs ont exactement la même réaction : « Vous mettez votre espoir en un homme qui a été crucifié ».

Sur la colline romaine du Palatin, on a retrouvé parmi des graffiti une caricature, représentant un homme en prière levant le bras en signe d'adoration devant l'image d'un crucifié à tête d'âne. Une inscription porte : « Aléxamène adore son Dieu ». Cette dérision traduit la réaction populaire des païens. La crucifixion de Jésus constituera longtemps une objection radicale à la prédication du christianisme.

La passion de Jésus crucifié

Sur la Passion de Jésus, nous sommes renseignés avec beaucoup de précision. Sa crucifixion et sa mort sont bien attestées par les documents historiques extérieurs (Tacite, Flavius Josèphe). De source chrétienne, nous disposons de quatre récits sur la chronologie des événements, qui comportent de nombreuses variantes, mais suivent le même schéma global et donnent les mêmes éléments essentiels. Les rédactions évangéliques font à la Passion une place littéraire considérable. On a pu écrire que les évangiles sont un récit de la passion précédé d'une longue introduction (M. Kähler). L'ordre suivi par l'évangile de Jean semble le plus proche de la réalité. La discrétion et la sérénité de ces récits sont aussi des signes d'authenticité. De l'avis universel, même chez les plus pessimistes, c'est l'événement le plus clairement attesté de l'existence de Jésus au plan de l'histoire.

De nombreux traits sont en effet confirmés par la coutume des crucifixions : le titre de la condamnation inscrit sur la croix, le partage des vêtements, la boisson enivrante, le fait de briser les jambes du condamné, les lamentations des femmes, le supplice de plusieurs condamnés à la fois. Certains détails mentionnés l'ont sans doute été parce qu'ils rappelaient le trait d'un Psaume ou d'une prophétie. Mais on ne peut pas dire que ces récits auraient été « inventés » à partir des textes de l'Ancien Testament.

La rapidité avec laquelle tout s'est enchaîné, de l'arrestation de Jésus à sa mort, nous surprend aujourd'hui. Dans la mentalité de l'époque elle est très vraisemblable. Les divers partenaires avaient hâte d'en finir, en raison de la proximité de la fête de Pâques.

Plusieurs points de doute demeurent dans l'histoire de la passion. Le premier concerne ce qui s'est passé dans la nuit qui a précédé l'exécution. Jésus a-t-il comparu devant le Sanhédrin la nuit (Matthieu, Marc) ou « lorsqu'il fit jour » (Luc) ? Cette comparution avait-elle la valeur d'un procès en forme ? Car il semble peu vraisemblable qu'un procès ait pu avoir lieu juridiquement la nuit ou au petit matin. Jean est le seul à parler d'une comparution devant Hanne, le beau-père de Caïphe, avant que le premier n'adresse Jésus à son gendre. Luc mentionne que Pilate a renvoyé Jésus devant Hérode, pour chercher à se tirer d'affaire. Mais que signifiait un procès juif avant le procès romain, si le Sanhédrin n'avait plus le droit de condamner à mort (« le droit du glaive ») ? Avait-il valeur d'information complémentaire ? On estime donc aujourd'hui qu'il n'y a pas eu de procès juif au sens juridique du terme, mais une comparution « informelle » de Jésus.

Autre point : quel fut le libellé exact de l'écriteau sur la croix ? Les récits fournissent des variantes autour d'une affirmation essentielle. Jésus a été condamné parce qu'ils se prétendait « Roi des Juifs ».

La part des Juifs et des Romains

Le grand problème qui préoccupe nos contemporains est celui de la responsabilité respective des Juifs et des Romains dans la condamnation de Jésus. Le christianisme traditionnel a retenu avant tout la responsabilité juive allant jusqu'à en donner des interprétations abusives. Le peuple juif a été appelé le « peuple déicide ». On a affirmé que cette mort engageait non seulement la responsabilité de tous les Juifs du temps de Jésus, mais celle des Juifs de tous les temps. Cette accusation a même motivé des persécutions. Ces abus sont scandaleux. Comment la croix, symbole de réconciliation entre le ciel et la terre et entre les hommes, en est-elle venue à devenir un motif nouveau de condamnation ? Heureusement, le Concile de Vatican II a remis avec courage les choses au point.

Aujourd'hui, la tendance s'est inversée. Les historiens soulignent la responsabilité romaine et diminuent celle Juifs. Ils donnent plusieurs arguments en ce sens. Les autorités juives n'avaient plus à l'époque le droit de condamner à mort. C'est le procès romain de Jésus qui en a décidé. Le mode d'exécution par la croix était romain, tandis que les Juifs pratiquaient la lapidation. C'est l'armée romaine qui a assuré l'exécution elle-même. Certains accusent aussi les témoignages évangéliques, et après eux les écrits chrétiens, d'avoir tout fait pour innocenter Pilate, en le présentant comme un homme faible et craintif qui a cédé à la pression populaire, alors que Flavius Josèphe et surtout Philon le disent cruel et sanguinaire.

Tout cela est vrai et l'on ne peut oublier que les évangiles ont été écrits dans le climat de la séparation des premières communautés chrétiennes avec les synagogues juives. Mais cela n'explique pas pourquoi Jésus a été déféré à la justice romaine. La cohorte qui a arrêté Jésus était faite de soldats romains, mais elle était conduite par Judas et des serviteurs des Grands-Prêtres. Des traditions juives anciennes reconnaissent que les chefs du peuple ont pris une part réelle dans les accusations portées contre Jésus. Il semble bien qu'il y eût un accord préalable entre les deux autorités pour en finir avec Jésus. Toute la communauté juive ne lui était certainement pas opposée, en particulier le parti des Pharisiens, qui n'a pris aucune part à l'affaire. Une accusation globale des Juifs de l'époque est donc injuste. Par contre, le parti des Sadducéens, très présent parmi les Grands-Prêtres et au Sanhédrin - autorités d'ailleurs devenues à l'époque plus politiques que religieuses -, ont poussé à la mort de Jésus. Cela n'innocente en rien Pilate et les Romains qui auraient dû exercer une vraie justice. Dans l'état actuel de la recherche, il est difficile d'aller au-delà d'une responsabilité partagée et d'une certaine forme de collusion dans la méfiance réciproque. Symboliquement parlant, il est signifiant que ce soient les païens et les Juifs, représentant les deux dimensions religieuses de l'humanité de l'époque, qui aient participé à la mort de Jésus. Selon la même symbolique, on peut voir dans le sommeil et la fuite des disciples le rôle des chrétiens, qui n'ont rien fait pour porter secours à leur maître.

Le site du Calvaire

Les découvertes récentes (1960-1980) de l'archéologie (B. Bagatti) viennent confirmer les données de la crucifixion. On peut remonter dans l'histoire du site actuel de la Basilique du Saint-Sépulcre jusqu'au VIIe siècle avant J.-C. C'était primitivement une colline dont on avait fait à l'époque des anciens rois de Juda une carrière de pierre. Mais un bloc de pierre à la configuration torturée (onze mètres de haut et quelques mètres de côté), et sans doute inexploitable pour la construction, avait été laissé de côté. Une fois la carrière abandonnée, des tombeaux avaient été creusés dans les parois verticales de la carrière laissée par l'exploitation. Le mur d'enceinte construit sous Hérode était venu s'élever non loin de la butte de pierre, elle-même en partie remblayée. Cette butte, restée en dehors de la ville (à la différence d'aujourd'hui) était devenue le lieu des exécutions publiques. Le nom de « Golgotha » ou « lieu du crâne » peut venir de l'aspect inégal, torturé et creusé d'orbites, de ce monticule de pierre blanche. Une cinquantaine de mètres sépare la butte de la tombe creusée dans le roc où sera déposé Jésus.

© La Croix - 2016

Commentaire des lectures du dimanche

La foule de Jérusalem criait, tout en fête, en accueillant Jésus : « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur » (cf. Lc 19, 38). Nous avons fait nôtre cet enthousiasme : en agitant les palmes et les rameaux d’olivier, nous avons exprimé la louange et la joie, le désir de recevoir Jésus qui vient à nous. Oui, tout comme il est entré à Jérusalem, de la même manière il désire entrer dans nos villes et dans nos vies. Il vient humblement à nous, comme il le fait dans l’Évangile, monté simplement sur un âne, mais il vient « au nom du Seigneur » : avec la puissance de son amour divin il pardonne nos péchés et nous réconcilie, avec le Père et avec nous-mêmes.

Jésus est content de la manifestation populaire d’affection des gens, et lorsque les pharisiens invitent à faire taire les enfants et les autres personnes qui l’acclament, il répond – : « Si eux se taisent, les pierres crieront » (Lc 19, 40). Rien n’a pu arrêter l’enthousiasme provoqué par l’entrée de Jésus ; que rien ne nous empêche de trouver en lui la source de notre joie, de la vraie joie, qui demeure et qui donne la paix. Car seul Jésus nous sauve des liens du péché, de la mort, de la peur et de la tristesse.

Mais la liturgie de ce jour nous enseigne que le Seigneur ne nous a pas sauvés par une entrée triomphale ni par le moyen de puissants miracles. L’Apôtre Paul, dans la seconde Lecture, synthétise par deux verbes le parcours de la rédemption : « il s’est anéanti » et « il s’est abaissé » lui-même. (Ph 2, 7.8) Ces deux verbes nous disent jusqu’à quelle extrémité est arrivé l’amour de Dieu pour nous. Jésus s’est anéanti lui-même : il a renoncé à la gloire de Fils de Dieu et il est devenu Fils de l’homme pour être en tout solidaire avec nous, pécheurs, lui qui est sans péché. Et pas seulement : il a vécu parmi nous une « condition de serviteur » (v.7) ; non pas de roi, ni de prince, mais de serviteur. Il s’est donc abaissé, et l’abîme de son humiliation, que nous montre la Semaine Sainte, semble ne pas avoir de fond.

Le premier geste de cet amour « jusqu’au bout » (Jn 13, 1) est le lavement des pieds. « Le Seigneur et le Maître » (Jn 13, 14) s’abaisse aux pieds des disciples, comme seuls le font les serviteurs. Il nous a montré par l’exemple que nous avons besoin d’être rejoints par son amour qui se penche sur nous ; nous ne pouvons pas nous en passer, nous ne pouvons pas aimer sans nous faire d’abord aimer par lui, sans faire l’expérience de sa surprenante tendresse, et sans accepter que l’amour véritable consiste dans le service concret.

Mais c’est seulement le début. L’humiliation que subit Jésus devient extrême dans la Passion. Il est vendu pour trente deniers et trahi par le baiser d’un disciple qu’il avait choisi et appelé ami. Presque tous les autres fuient et l’abandonnent ; Pierre le renie trois fois dans la cour du temple. Humilié dans l’âme par des moqueries, des insultes et des crachats, il souffre dans son corps d’atroces violences : les coups, le fouet et la couronne d’épine rendent son aspect méconnaissable.  Il subit aussi l’infamie et la condamnation inique des autorités, religieuse et politique : il est fait péché et reconnu injuste. Ensuite, Pilate l’envoie à Hérode, et celui-ci le renvoie au gouverneur romain : alors que toute justice lui est refusée, Jésus éprouve aussi l’indifférence, parce que personne ne veut assumer la responsabilité de son destin. Et je pense à tant de gens, aux nombreux marginalisés, aux nombreux déplacés, aux nombreux réfugiés, à ceux dont beaucoup ne veulent pas assumer la responsabilité en ce qui concerne leur destin. La foule, qui l’avait acclamé peu de temps avant, change ses louanges en cri d’accusation, préférant même qu’un homicide soit libéré à sa place. Il arrive ainsi à la mort de la croix, la plus douloureuse et infamante, réservée aux traitres, aux esclaves et aux pires criminels. La solitude, la diffamation et la douleur ne sont pas encore le sommet de son dépouillement. Pour être en tout solidaire avec nous, il fait aussi, sur la croix, l’expérience du mystérieux abandon du Père. Mais dans l’abandon, il prie et s’en remet : « Père, entre tes mains, je remets mon esprit » (Lc 23, 46). Suspendu au gibet, en plus de la dérision, il affronte la dernière tentation : la provocation à descendre de la croix, à vaincre le mal par la force et à montrer le visage d’un Dieu puissant et invincible. Jésus, au contraire, précisément ici, au faîte de l’anéantissement, révèle le vrai visage de Dieu, qui est miséricorde. Il pardonne à ceux qui l’ont crucifié, il ouvre les portes du paradis au larron repenti et touche le cœur du centurion. Si le mystère du mal est abyssal, la réalité de l’Amour qui l’a transpercé est infinie, parvenant jusqu’au tombeau et aux enfers, assumant toute notre souffrance pour la racheter, portant la lumière aux ténèbres, la vie à la mort, l’amour à la haine. 

La manière d’agir de Dieu peut nous sembler si lointaine ; lui, il s’est anéanti pour nous, alors que même nous oublier un peu nous-mêmes nous paraît difficile. Il vient nous sauver ; nous sommes appelés à choisir sa route : la route du service, du don, de l’oubli de soi. Puissions-nous emprunter cette route en nous arrêtant ces jours-ci pour regarder le Crucifié ; c’est la « Chaire de Dieu ». Je vous invite à regarder cette semaine cette « Chaire de Dieu », pour apprendre l’amour humble qui sauve et qui donne la vie, pour renoncer à l’égoïsme, à la recherche du pouvoir et de la renommée. Par son humiliation, Jésus nous invite à marcher sur sa route. Tournons le regard vers lui, demandons la grâce de comprendre au moins quelque chose de ce mystère de son anéantissement pour nous ; ainsi, en silence, contemplons le mystère de cette Semaine.

Homélie du 20 mars 2016

© Libreria Editrice Vaticana - 2016