Pko 09.09.2018

Eglise cath papeete 1

Dimanche 9 septembre 2018 – 23ème Dimanche du Temps ordinaire – Année B

Humeurs…

La pauvreté apostolique

« On ne peut en doute : les pauvres obtiennent la vertu plus facilement que les riches. Car les premiers, dans leur indigence, ont pour amie la douceur, tandis que les autres dans leur opulence, ont la fierté pour compagne. Pourtant on trouve aussi chez beaucoup de riches une disposition à user de l’abondance non pas pour se gonfler d’orgueil, mais pour exercer la bienfaisance ; ils comptent parmi leurs plus grands bénéfices ce qu’ils dépensent pour soulager la peine et la misère d’autrui.

Les hommes de toutes les catégories et toutes les classes peuvent se rejoindre dans cette vertu, car ils peuvent avoir la même intention sans posséder la même fortune. Peu importe l’inégalité des ressources terrestres chez ceux qui sont égaux quant aux biens spirituels. Heureuse donc cette pauvreté qui n’est pas entravée par l’amour des richesses temporelles, qui ne désire pas accroître ses ressources en ce monde, mais convoite de s’enrichir en biens célestes. »

Saint Léon le Grand

Sermon sur les Béatitudes.

Laissez-moi vous dire…

Vendredi 14 août 2018 : Fête de la Croix glorieuse

L’Église enseigne-t-elle la vérité ?

Un de mes neveux, en classe de Terminale de lycée me disait : « Notre prof de philo m’a fait comprendre le but de la philosophie, c’est la quête de la vérité. Du coup je m’interroge sur ma foi chrétienne : est-ce que l’Église enseigne la vérité ? Quand je dis : “je crois en Dieu”, est-ce vrai ? »

C’est intéressant de rencontrer un jeune qui se pose des questions sur sa foi. C’est un signe de bonne santé spirituelle, à condition qu’il ne s’enferme pas dans son questionnement spirituel mais qu’il entre en dialogue avec d’autres chrétiens pour faire jaillir la lumière.

Le questionnaire adressé aux jeunes sur « Facebook » pour préparer la prochaine assemblée synodale sur « les jeunes, la foi et le discernement vocationnel » a suscité beaucoup de réponses qui révèlent des attentes envers l’Église, les communautés et les accompagnateurs potentiels. [Référence : Documents Épiscopat, n°2 de 2018, Secrétariat Général de la Conférence des Évêques de France]

Pour bon nombre de jeunes chrétiens, en particulier ceux qui font des études universitaires, la foi est désormais une simple affaire personnelle et non communautaire. Confrontés à des médias – notamment les nouvelles technologies de l’information et de la communication - qui les inondent d’affirmations, de jugements qui n’ont pas subi l’épreuve de la raison, les jeunes se laissent aller au relativisme : tout se vaut, le vrai aussi bien que le faux. À force de vivre au contact d’un monde virtuel qui donne l’illusion de la vérité, le jugement et le discernement sont perturbés ; cela engendre des préjugés, des malentendus qui désorientent la jeunesse. Voilà pourquoi beaucoup ont lancé à l’Église un appel à un accompagnement approprié que l’on résume ainsi : « Nous voulons que l’Église nous rencontre là où nous sommes intellectuellement, émotionnellement, spirituellement, socialement et physiquement ». [d’après l’Instrumentum Laboris publié en juin 2018 sur le site : synod2018.va]

La fête de la Croix glorieuse (14 septembre) nous ramène à la question de mon neveu : « Est-ce que l’Église enseigne la vérité ? » Cette fête est liée à la racine même de notre foi. L’Histoire atteste l’existence de Jésus : sa naissance à Bethléem, sa mort sur une croix à Jérusalem. Par contre, la mission divine de Jésus s’inscrit dans la Révélation Divine à travers la Bible, Parole de Dieu et transmise par les témoignages qui nous sont parvenus à travers les siècles, et ce, jusqu’à nos îles les plus éloignées. La foi est avant tout un don de Dieu reçu au jour de notre baptême. Il nous faut l’entretenir en Église par le contact avec la Parole de Dieu, par la célébration des sacrements, la prière personnelle et communautaire, le tout conforté par des actes de miséricorde.

Pour nous, chrétiens, la Croix est notre signe de reconnaissance. Aussi paradoxal que cela puisse paraître aux yeux des non chrétiens, la Croix c’est la Gloire du Christ, l’exaltation du Christ. « Quand j’aurai été élevé de terre, alors j’attirerai à Moi tous les hommes » (Jean 12, 32). Ainsi, nous célébrons La Croix, instrument du grand pardon des péchés, définitif, accompli pour tous par le Christ, victime offerte et sacrifiée. Ainsi, victorieux du péché, de la mort par la Croix, le Christ apporte le salut au monde entier. Preuve en est : la résurrection du Christ, trois jours après, attestée par les femmes qui sont allées au tombeau et ensuite par les apôtres.

De la mort jaillit la vie ! « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle. (Jean 3, 16) »

En regardant la Croix glorieuse, nous pouvons entrer dans ce mystère par l’expérience vécue du pardon que l’on reçoit et du pardon que l’on donne.

Dominique Soupé

Note complémentaire : N’oublions pas de lier à cette fête de la Croix glorieuse la mémoire de Notre-Dame des Douleurs (15 septembre). L’Église nous invite à honorer Marie qui a communié intimement aux souffrances de son Fils Jésus. Elle nous rappelle également qu’au pied de la Croix la maternité de la Vierge Marie s’est étendue à tout le Corps du Christ, qui est l’Église.

© Cathédrale de Papeete - 2018

En marge de l’actualité…

« Accueillez avec douceur la Parole semée en vous »

Dimanche dernier à 18 heures à la paroisse Sainte-Thérèse a été célébrée la première « messe des jeunes » de l’année pastorale 2018-2019 sous l’égide du Comité Diocésain de la Pastorale des Jeunes et de son aumônier le père Sergio TEFAU.

Monseigneur Jean-Pierre COTTANCEAU a fixé parmi les grandes orientations de son épiscopat celle de renforcer la pastorale des jeunes dans le diocèse. Un tiers de l’aumône des Carêmes 2017 et 2018 a été consacré par exemple au soutien financier des organismes de formation des jeunes.

Monseigneur a proposé également de mettre en place une « messe des jeunes ». Le Conseil presbytéral, organe représentatif du Presbyterium, a validé cette proposition à l’unanimité. Au premier semestre de l’année 2018, deux « messes des jeunes » ont pu être organisées, la première à Sainte-Thérèse, la seconde à la paroisse Christ-Roi. L’idée était de faire « un tour de l’île » des célébrations dans les paroisses.

Pour cette nouvelle année pastorale 2018-2019, Monseigneur et son Conseil presbytéral ont décidé de modifier la manière de faire. Désormais, la « messe des jeunes » se tient sauf exception tous les premiers dimanches du mois à 18 heures. Avec l’accord de père Sergio, la paroisse Sainte-Thérèse a été choisie comme lieu habituel de célébration.

Cela a l’avantage de donner un point de repère fixe pour le lieu et le jour. Qu’il appartienne à un groupe paroissial, qu’il chemine en famille ou individuellement, qu’il soit de confession catholique ou autre, tout jeune sait désormais qu’une célébration spéciale se tient chaque mois à la paroisse Sainte-Thérèse.

Rappelons ici que pour l’Église – en s’appuyant notamment sur l’Instrument de travail publié par le Saint-Siège pour le prochain « Synode des évêques sur les jeunes, la foi, le discernement et la vocation » - la catégorie de « jeune » désigne les personnes se situant dans la tranche d’âge des 16 à 29 ans. Les personnes ayant des âges inférieurs ou supérieurs ne sont pas évidemment exclues de cette messe. Toutefois, ce n’est ni une messe pour enfants ou jeunes adolescents, ni une messe paroissiale classique pour tous.

Pour cette première célébration, le thème qui a été choisi est tiré de la seconde lettre de saint Jacques : « Accueillez avec douceur la parole semée en vous ». Le verset indique que la Parole de Dieu a déjà été semée dans le cœur des chrétiens grâce au baptême. Reste pourtant à se mettre à son écoute, à l’accueillir sincèrement pour pouvoir agir et donner du fruit.

Le pape François mise beaucoup sur les jeunes pour renouveler le visage de l’Église. Le prochain Synode des évêques sur les jeunes en témoigne. Pour notre Église locale, la prochaine étape est la tenue d’un « mini synode » organisé par le CDPJ. Que les jeunes puissent avoir le goût et le désir de mettre leurs qualités et leurs talents au service de l’Évangile !

R.P. Vetea BESSERT

© Archidiocèse de Papeete – 2018

Audience générale

Pour le chrétien, le vrai repos est une bénédiction de la réalité

Le vrai repos ne consiste pas en une course effrénée vers le divertissement et les plaisirs, en mais une « bénédiction de la réalité » : c’est le cœur de la catéchèse délivrée par le Pape François en ce mercredi 5 septembre, jour d’audience générale.

Chers frères et sœurs, bonjour !

Le voyage à travers le Décalogue nous conduit aujourd’hui au commandement sur le jour du repos. Cela semble un commandement facile à accomplir, mais c’est une fausse impression. Il n’est pas facile de se reposer vraiment, parce qu’il y a un faux repos et un vrai repos. Comment les reconnaître ?

La société actuelle est assoiffée de divertissements et de vacances. L’industrie des distractions est très florissante et la publicité dessine un monde idéal comme un grand parc de jeux où tout le monde s’amuse. Le concept de vie qui domine aujourd’hui n’a pas son centre de gravité dans l’activité et dans l’engagement mais dans l’évasion. Gagner de l’argent pour s’amuser, se faire plaisir. L’image-modèle est celle d’une personne qui a du succès et qui peut se permettre de nombreux et larges espaces de plaisir. Mais cette mentalité fait glisser vers l’insatisfaction d’une existence anesthésiée par les divertissements qui ne sont pas du repos mais aliénation et fuite de la réalité. L’homme ne s’est jamais autant reposé qu’aujourd’hui, et pourtant l’homme n’a jamais autant fait l’expérience d’un vide qu’aujourd’hui ! Les possibilités de s’amuser, de sortir, les croisières, les voyages, tant de choses qui ne te donnent pas la plénitude du cœur. Et même, cela ne te donne pas le repos.

Les paroles du Décalogue cherchent et trouvent le cœur du problème en projetant une lumière différente sur ce qu’est le repos. Le commandement a un élément particulier : il fournit une motivation. Le repos au nom du Seigneur a un motif précis : « Car en six jours le Seigneur a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le Seigneur a béni le jour du sabbat et l’a sanctifié » (Ex 20,11).

Cela renvoie à la fin de la création, quand Dieu dit : « Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour » (Gn 1,31). Alors commence le jour du repos, qui est la joie de Dieu pour ce qu’il a créé. C’est le jour de la contemplation et de la bénédiction.

Qu’est-ce donc que le repos selon ce commandement ? C’est le moment de la contemplation, c’est le moment de la louange, non de l’évasion. C’est un temps pour regarder la réalité et dire : que la vie est belle ! Au repos comme fugue de la réalité, le Décalogue oppose le repos comme bénédiction de la réalité. Pour nous, chrétiens, le centre du jour du Seigneur, le dimanche, est l’Eucharistie, qui signifie « action de grâce ». C’est un jour pour dire au Seigneur : merci Seigneur pour la vie, pour ta miséricorde et pour tous tes dons. Le dimanche n’est pas un jour pour effacer les autres jours mais pour s’en souvenir, les bénir et faire la paix avec la vie. Tant de personnes ont beaucoup de possibilités de s’amuser et ne vivent pas en paix avec la vie ! Le dimanche est un jour pour faire la paix avec la vie : la vie est précieuse ; parfois elle n’est pas facile, parfois elle est douloureuse, mais elle est précieuse.

Être introduit dans le repos authentique est l’œuvre de Dieu en nous, mais cela requiert de nous que nous nous éloignions de la malédiction et de sa fascination (cf. exhort. ap. Evangelii gaudium, 83). En effet, il est très facile de plier son cœur vers le malheur, en soulignant les motifs de mécontentement. La bénédiction et la joie impliquent une ouverture au bien qui est un mouvement adulte du cœur. Le bien est aimant et ne s’impose jamais. Il doit être choisi.

La paix se choisit, elle ne peut s’imposer et on ne la trouve pas par hasard. En s’éloignant des plis amers de son cœur, l’homme a besoin de faire la paix avec ce qu’il fuit. Il est nécessaire de se réconcilier avec sa propre histoire, avec les faits que l’on n’accepte pas, avec les aspects difficiles de sa propre existence. Je vous demande : chacun de vous est-il réconcilié avec sa propre histoire ? Une question pour réfléchir : et moi, me suis-je réconcilié avec mon histoire ? La véritable paix, en effet, ne consiste pas à changer sa propre histoire mais à l’accueillir, à la valoriser, telle qu’elle a été.

Combien de fois avons-nous rencontré des chrétiens malades qui nous ont consolés avec une sérénité que l’on ne trouve pas chez ceux qui font la fête et chez les hédonistes ! Et nous avons vu des personnes humbles et pauvres se réjouir de petites grâces avec un bonheur qui avait un goût d’éternité.

Dans le Deutéronome, le Seigneur dit : « je mets devant toi la vie ou la mort, la bénédiction ou la malédiction. Choisis donc la vie, pour que vous viviez, toi et ta descendance » (30,19). Ce choix est le « fiat » de la Vierge Marie, c’est une ouverture à l’Esprit-Saint qui nous met dans les pas du Christ, lui qui se remet à son Père au moment le plus dramatique et qui emprunte ainsi le chemin qui conduit à la résurrection.

Quand la vie devient-elle belle ? Quand on commence à en penser du bien quelle que soit notre histoire. Quand le don d’un doute fait son chemin : celui que tout est grâce1 et que cette sainte pensée effrite le mur intérieur de notre insatisfaction en inaugurant le repos authentique. La vie devient belle quand on ouvre son cœur à la Providence et que l’on découvre que ce que dit le psaume est vrai : « En Dieu seul mon âme se repose » (62,2). Elle est belle, cette phrase du psaume : « En Dieu seul mon âme se repose ».

© Libreria Editrice Vaticana – 2018

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1 Comme nous le rappelle sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, reprise par G. Bernanos, Journal d’un curé de campagne, Milan 1965.

Théologie

Sacerdoce commun et sacerdoce ministériel

Distinctions et rapports

Une conférence du Cardinal Albert VANHOYE, s.j. qui nous fut proposée comme trame la retraite annuelle du Grand Séminaire, durant la semaine qui vient de s’écouler… « Chrétien avec vous… prêtre pour vous » avait Saint Augustin.

Dans l'Église catholique on n'insistait guère, autrefois, sur la doctrine biblique du sacerdoce de tous les chrétiens. Quand on parlait de sacerdoce, on l'entendait du seul sacerdoce des prêtres. Aujourd'hui la situation est changée. Le Concile a insisté sur le sacerdoce commun (Lumen Gentium, 10) et a invité tous les fidèles à exercer ce sacerdoce de manière plus consciente et plus active. De ce renouveau doctrinal dérivent de nombreux avantages pour la vie de l'Église, mais quelques difficultés apparaissent aussi, et un certain malaise se fait jour, ainsi que le reconnaissait le document du Synode de 1971 : « Des questions surgissent, qui semblent obscurcir la position du sacerdoce ministériel dans l'Église et troublent l'esprit de certains prêtres et fidèles » (Introd., n.5). Beaucoup se demandent anxieusement s'il y a, ou non, un élément spécifique dans le sacerdoce ministériel et quelle est la différence entre sacerdoce commun et sacerdoce ministériel. Les pages qui suivent voudraient contribuer à éclairer ce problème.

Pour apporter une réponse valable, il faut trouver un chemin entre deux écueils opposés : celui de la confusion et celui de la séparation. Qui veut maintenir une forte différence est tenté de séparer complètement les deux sacerdoces et, en pratique, de nier le sacerdoce commun, disant qu'il est sacerdoce en un sens impropre, métaphorique. Cette idée demeure souvent dans les esprits. Récemment, dans la conclusion d'un article écrit par une femme, on pouvait lire cette phrase : « À l'église, toute l'assistance chante “Peuple de prêtres”, sans penser qu'une bonne moitié de l'assemblée se trouve exclue du sacerdoce ». L'auteur pensait évidemment aux femmes, exclues du sacerdoce ministériel ; sa façon de s'exprimer montrait assez clairement qu'à ses yeux, le sacerdoce commun n'est pas un vrai sacerdoce.

Au contraire, qui veut affirmer la valeur du sacerdoce commun, est tenté de tout confondre et de ne plus laisser de place au sacerdoce ministériel. Cela se fait de deux manières différentes et même opposées : ou bien on dit que tous les ministères peuvent être attribués aux laïcs ; ou bien on dit que les laïcs, étant pleinement prêtres dans leur vie concrète, n'ont plus besoin des ministères. Dans un cas comme dans l'autre, les prêtres n'ont plus de raison d'être.

Une réflexion claire sur la distinction et sur les rapports entre sacerdoce commun et sacerdoce ministériel semble donc très utile ; distinction sans séparation, rapports sans confusion, de manière à donner à l'un et à l'autre sa juste valeur.

1. Nouveauté de la position chrétienne concernant le sacerdoce

Comme point de départ c'est évidemment la conception chrétienne du sacerdoce que nous devons prendre, dans toute son originalité — et non pas la conception ancienne, qui nous conduirait à une impasse.

Il faut donc nous rappeler que le Nouveau Testament se montre extrêmement réticent à l'égard des catégories sacerdotales de l'Ancien sous leur aspect rituel. Les évangiles n'emploient jamais au sujet du Christ le terme de hiereus, « prêtre », et ne disent jamais que le Christ se soit offert en sacrifice. Souvent, ils expriment une position polémique contre la conception rituelle de la religion (cf. Mc 7 et par.). Saint Paul n'emploie jamais les mots hiereus, « prêtre », archîereus, « grand prêtre ». Jamais les écrits néotestamentaires ne donnent un titre sacerdotal aux ministres de l'Église. Un très petit nombre de textes parlent des chrétiens comme prêtres (1P 2, 5.9 ; Ap 1, 6 ; 5, 10 ; 20, 6). En ce qui concerne le Christ un écrit du Nouveau Testament fait exception : l'épître aux Hébreux applique au Christ les titres de hiereus et d'archîereus et décrit l'œuvre du Christ en catégories sacerdotales. Mais ce document insiste beaucoup sur les différences et nous permet ainsi de mieux comprendre les réticences des autres. L'auteur observe que le culte ancien était rituel, extérieur, conventionnel. Il lui oppose le culte réel, personnel, existentiel, inauguré par le Christ.

La conception ancienne présentait une sanctification négative, réalisée au moyen de séparations rituelles. Le Christ nous présente au contraire une sanctification positive, obtenue dans l'existence concrète.

La perception de cette différence radicale porta les chrétiens à s'abstenir, dans un premier temps, du vocabulaire ancien. Plus tard, devenus plus sensibles au fait que le mystère du Christ constituait l'accomplissement du culte ancien, ils utilisèrent les catégories anciennes, mais en marquant bien les différences.

Dans le culte ancien, l'épître aux Hébreux souligne le maintien des séparations : séparation entre le peuple et le prêtre (le peuple ne peut pas entrer dans le sanctuaire, seul le grand prêtre y est autorisé) ; séparation entre le prêtre et la victime (le prêtre ne peut s'offrir lui-même, car il est pécheur, il offre la victime ; — la victime ne peut s'offrir elle-même, car c'est une bête, elle est offerte par le prêtre) ; finalement l'impossibilité d'une véritable union entre la victime et Dieu, un animal ne pouvant obtenir une authentique communion avec Dieu.

Dans le Christ toutes les séparations sont désormais abolies. Le Christ n'a pas eu besoin de chercher une victime hors de lui-même ; il s'est offert lui-même [He 7, 27 ; 9, 14.25). Au lieu des immolations d'animaux, il a offert son obéissance personnelle qui est allée jusqu'à la mort (10, 5-10). Il n'a pas cherché de cérémonies symboliques, conventionnelles, mais il a pris sa propre existence. Dans le Christ se trouve donc effacée la distinction entre le prêtre et la victime, de même qu'entre le culte et la vie. D'autre part, ce sacrifice, accomplissement de la volonté de Dieu, transforme l'humanité du Christ et l'unit parfaitement à Dieu. Ainsi se trouve supprimée la distance qui existait entre la victime et Dieu, mais aussi, du même coup, entre le prêtre et Dieu. La dernière séparation, entre le prêtre et le peuple, se trouve également abolie, parce que le sacrifice du Christ est un acte de solidarité extrême avec les hommes, où le Christ prend sur lui leur mort de pécheurs.

Cette abolition de toutes les séparations change complètement la situation religieuse des hommes et constitue le fondement du sacerdoce commun de l'Église tout entière.

2. Conséquence : sacerdoce commun des chrétiens

En effet, puisque les séparations sont abolies, tous les croyants sont, en un certain sens, élevés à la dignité sacerdotale.

Le Nouveau Testament montre clairement que grâce au sacrifice du Christ les barrières entre le peuple et Dieu sont supprimées. Tous, désormais, sont appelés à s'approcher de Dieu sans crainte. Tous les croyants ont ce droit autrefois réservé au seul grand prêtre. Ils jouissent même d'un privilège supérieur, car le grand prêtre ne pouvait pas entrer dans le sanctuaire à tout moment, il n'y était autorisé qu'une fois l'an, au cours d'une cérémonie solennelle d'expiation (Lv 16, 2 ; He 9, 7). Les chrétiens, eux, ne sont soumis à aucune restriction de ce genre ; l'entrée du sanctuaire leur est toujours ouverte. « Ayant donc reçu notre justification de la foi, écrivait saint Paul aux Romains (5, 1 s.), nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné d'avoir accès, par la foi, à cette grâce en laquelle nous sommes établis... ».

Grâce à une allusion plus claire à la liturgie juive de Kippur, l'épître aux Hébreux souligne davantage le contraste avec les limitations anciennes : « Ayant donc pleine liberté {parrhêsw) d'entrer dans le sanctuaire grâce au sang de Jésus, par cette voie qu'il a inaugurée pour nous... approchons-nous donc... » (He 10, 19-22).

La même liberté d'accès se trouve exprimée dans la lettre aux Éphésiens : « Par lui, nous avons en effet les uns et les autres accès auprès du Père en un seul esprit » (Ep 2, 18). Un autre passage de la même lettre parle du Christ Jésus « qui nous donne pleine liberté (parrhêsia) de nous approcher en toute confiance » (3, 12), et saint Paul va jusqu'à dire que Dieu nous a déjà « fait asseoir dans les cieux avec le Christ » (2, 6).

Une perspective semblable se retrouve sous une formulation différente dans les textes de l'Apôtre où il est dit que les croyants forment le Temple de Dieu, l'habitation divine : « Ne savez-vous pas que vous êtes temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Co 3, 16 ; cf. 1 Co 6, 19 ; Ep 2,22 ; 1 P 2, 5).

Les chrétiens ont donc une relation intime avec Dieu. En He 7, 25 ils sont appelés « ceux qui par lui (le Christ) s'approchent de Dieu ». Il n'y a plus aucune barrière. Tous jouissent de la liberté des fils de Dieu qui ont le droit de s'approcher en toute assurance de leur Père.

Sur ce point, on ne note pas, entre les chrétiens, de différence. Aucune distinction entre prêtres et simples fidèles. Jérémie prédisait que, dans la nouvelle alliance, tous auraient une relation personnelle, intime, avec Dieu (Jr 31, 34). L'épître aux Hébreux rappelle explicitement cet oracle (He 8, 8-12) et d'autres textes néotestamentaires y font allusion pour en affirmer la réalisation dans l'Église (1 Th 4, 9 ; 1 Jn 2, 27 ; 5, 20). L'accès auprès de Dieu n'est pas le privilège d'un petit groupe.

Si nous considérons maintenant un autre aspect important du sacerdoce, l'offrande des sacrifices, nous constatons que tous les chrétiens sont invités à offrir des sacrifices. Sur ce point non plus le Nouveau Testament ne fait pas de distinction entre prêtres et simples fidèles. Mais il s'agit de sacrifices d'un genre nouveau ; ils doivent être à l'image du sacrifice du Christ. Tous les chrétiens sont invités à offrir, non des rites conventionnels, mais leur propre existence.

Saint Paul présente cette perspective dans un passage important de la lettre aux Romains, passage qui introduit toute la partie exhortative : « Je vous exhorte, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos corps en sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu : c'est là le culte spirituel que vous avez à rendre » (Rm 12, 1). Paul n'emploie pas souvent le vocabulaire sacrificiel ou sacerdotal ; mais il l'emploie ici, non pour une cérémonie chrétienne, mais pour l'offrande de l'existence chrétienne, et il rattache immédiatement à ce thème celui de la recherche de la volonté de Dieu (12, 2). Le sacrifice du Christ se définit en effet comme obéissance (Ph 2, 8 ; Rm 5, 19), adhésion concrète à la volonté de Dieu. Le même sacrifice personnel est requis de tous les chrétiens.

L'épître aux Hébreux donne la même orientation. Après avoir rappelé que le Christ est venu « faire la volonté de Dieu » (He 10, 7-9) en offrant son propre corps (10, 10), l'auteur exhorte les chrétiens à « faire » eux aussi « la volonté de Dieu » (10, 36 ; 13, 21 ; cf. 5, 8-9).

En même temps qu'obéissance filiale envers Dieu, le sacrifice du Christ fut un acte de solidarité avec les hommes, jusqu'à la mort. Pareillement, les sacrifices des chrétiens doivent consister en une vie de charité : « Quant à la bienfaisance et à la mise en commun des ressources, ne les oubliez pas, car c'est à de tels sacrifices que Dieu prend plaisir » (He 13, 16). Cette définition des sacrifices chrétiens se situe, dans l'épître, immédiatement après un passage où l'auteur s'oppose à la conception ancienne du culte, qui donnait une importance fondamentale aux observances extérieures. Désormais la religion ne peut plus se concevoir comme un ensemble de pratiques extérieures, de gestes conventionnels qui s'ajoutent à la vie. Saint Paul, en plusieurs passages, polémique avec vigueur dans le même sens (Ga 4, 9-10 ; 5, 6 ; Col 2, 16. 20-22). C'est dans l'existence même que la religion doit maintenant s'établir. Le sacrifice du Christ n'a pas consisté en rites extérieurs ; le Christ a pris son existence même, la transformant grâce à la prière en une offrande parfaite présentée à Dieu (cf. He 5, 7-8 ; Mt 26, 36-42). Les chrétiens doivent, eux aussi, prendre leur existence même et en faire une offrande à Dieu.

Telle est aussi la doctrine de saint Pierre, qui invite les chrétiens à « offrir des sacrifices spirituels » (1 P 2, 5) dans un contexte où il les engage à rejeter toute forme de méchanceté et à avoir en tout une bonne conduite (1 P 1,22 - 2, 12).

Le culte chrétien ne consiste donc pas en rites matériels, mais en sacrifices qui sont à la fois spirituels et réels, c'est-à-dire en sacrifices qui partent du fond de l'âme docile à l'Esprit Saint (sacrifices spirituels) et qui s'étendent à toute l'existence (sacrifices réels, existentiels). En d'autres termes, il s'agit d'assumer selon l'inspiration de Dieu toutes les responsabilités concrètes (personnelles, familiales, sociales, nationales, internationales).

3. Affirmations du sacerdoce commun

Pour désigner cet aspect fondamental de la vie chrétienne, le mot «sacerdoce» n'apparaît pas en saint Paul. Il faut noter que Paul ne l'emploie pas même pour le Christ ; il aurait été étrange qu'il l'emploie pour les disciples du Christ. Dans son sens antique, rituel, l'expression s'appliquait mal à la nouvelle réalité d'un sacerdoce existentiel.

L'épître aux Hébreux non plus ne dit pas que les chrétiens sont prêtres ; l'auteur montre qu'ils jouissent des privilèges sacerdotaux, cependant il ne les appelle pas explicitement prêtres. Il le fait implicitement quand, peu après avoir nommé le Christ « grand prêtre » (2, 17 ; 3, 1), il déclare que « nous sommes devenus participants du Christ » (3, 14). Il ne dit pas seulement « disciples du Christ » ou « fidèles du Christ », mais « participants du Christ ». On peut comprendre qu'être participant du Christ, c'est être participant du sacerdoce du Christ. Un autre verset de l'épître confirme cette interprétation ; l'auteur y affirme que le Christ, « par une oblation unique a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il sanctifie » (He 10, 14). Le sens profond de cette affirmation ne se perçoit pas facilement dans les traductions, impuissantes à exprimer toutes les connotations du verbe grec teteioun, « rendre parfait ». Celui-ci possède dans la Septante un sens sacerdotal ; il y désigne la consécration des prêtres. Une étude des autres emplois du verbe dans l'épître montre clairement que l'auteur a ce sens en vue. Le verbe est employé trois fois au sujet du Christ (en 2, 10 ; 5, 9 ; 7, 28) et il ressort du contexte qu'il s'applique à la consécration sacerdotale du Christ, consécration non rituelle, nous le savons, mais réelle, qui se fait par le moyen des souffrances (2, 10 ; 5, 8) et consiste en une transformation profonde de l'humanité du Christ ; cette consécration est donc un véritable « rendre parfait ». Le texte le plus net est celui de 5, 8-10, où il est dit que le Christ « apprit, de ce qu'il souffrit, l'obéissance ; et ayant été rendu parfait,... il a été proclamé par Dieu grand prêtre... ». Le troisième texte (7, 28) va dans le même sens, car il met en contraste la consécration antique, qui ne transformait pas les prêtres, et le cas du Christ rendu parfait dans sa consécration : « La Loi, en effet, établit comme grands prêtres des hommes qui restent déficients ; mais la parole du serment (Ps 110, 4) — postérieur à la Loi — établit comme grand prêtre un Fils rendu parfait pour l'éternité ».

Le verbe « rendre parfait » s'applique donc à la transformation radicale de son humanité par laquelle le Christ devint prêtre.

Or, précisément, cette consécration du Christ présente un aspect inattendu, différent des consécrations antiques. Dans le système ancien, il est clair que la consécration valait seulement pour l'individu qui la recevait et qui devenait grand prêtre. Après sa consécration, il était habilité à entrer dans le sanctuaire ; personne n'était autorisé à le suivre. Au contraire, dans le cas du Christ, la consécration vaut non seulement pour le prêtre lui-même, c'est-à-dire le Christ, mais aussi pour le peuple. Le même verbe est employé au passif : « Christ fut rendu parfait, fut consacré », et à l'actif : « Christ rendit par- faits, Christ consacra ». Dans l'événement de la Passion, le Christ « fut rendu parfait » (5, 9) et il « a rendu parfaits pour toujours ceux qu'il sanctifie » (10, 14). Le Christ reçut le sacerdoce et, en même temps, le communiqua.

L'explication de cette nouveauté réside dans le fait que la consécration du Christ a vraiment été une transformation de l'homme et qu'elle s'est réalisée par un acte de solidarité, un acte solidarisant. C'est pourquoi la consécration ne vaut pas seulement pour un homme, mais pour l'homme, pour tous les hommes, à moins qu'ils ne se ferment à l'efficacité de cet acte (cf. He 5, 9).

Le verset dont nous parlons contient donc l'affirmation du sacerdoce commun, même s'il ne contient pas le mot sacerdoce.

L'affirmation devient explicite, on le sait, dans plusieurs phrases de l'Apocalypse (1, 6 ; 5, 10 ; 20, 6), dont le contexte est semblable, car il met le sacerdoce des chrétiens en relation avec le sang du Christ (1, 5 ; 5, 9). Le thème toutefois n'y est pas approfondi. L'Apocalypse emprunte son expression à une phrase de l'Exode (19, 6), selon le texte hébreu.

Du même passage de l'Exode, mais avec le terme grec utilisé par la Septante, provient l'expression de la première lettre de Pierre, texte splendide où l'idée est développée : « Vous approchant de lui, pierre vivante, rejetée par les hommes, mais choisie, précieuse auprès de Dieu, vous-mêmes, comme pierres vivantes, entrez dans l'édification d'un édifice spirituel, pour un sacerdoce saint, en vue d'offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ » (1 P 2, 4-5) ; « mais vous, vous êtes une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis » (2, 9).

Ce texte nous rappelle d'abord le sacrifice réel, existentiel, du Christ, rejeté par les hommes et glorifié par Dieu ; il exprime ensuite la vocation des chrétiens à faire des offrandes semblables, c'est-à-dire non rituelles mais spirituelles (et le contexte montre que « spirituels » ne s'oppose pas à « réels », mais bien au contraire exige cet aspect). C'est là que se situe l'affirmation du sacerdoce commun.

Au sacerdoce réel du Christ correspond donc le sacerdoce réel de tous les chrétiens, invités à s'approcher de Dieu avec leur vie concrète.

4. La place du sacerdoce ministériel

Quelle est alors la place du sacerdoce ministériel ? Il semblerait qu'il n'en ait plus aucune. En fait, il a une place, qui est à la fois indispensable et subordonnée.

La comparaison établie ci-dessus entre le sacerdoce réel du Christ et le sacerdoce réel des chrétiens a mis en relief la ressemblance. Elle a omis de noter une différence fondamentale : le Christ était capable de réaliser personnellement le culte existentiel parfait (cf. He 9, 14) ; les chrétiens ne sont pas capables de le réaliser par eux-mêmes. Ce n'est qu'unis au Christ qu'ils peuvent élever leur vie jusqu'à Dieu dans une charité authentique envers leurs frères.

Tous les écrits cités expriment cette nécessité : saint Paul, saint Pierre, l'auteur de l'épître aux Hébreux. Nous ne l'avons pas sou- lignée, mais elle est toujours présente comme un point essentiel.

Aucun texte ne laisse penser qu'un chrétien soit capable de réaliser par lui-même son sacerdoce. La connexion nécessaire avec le Christ est toujours affirmée. De plus, on peut observer que les textes parlent toujours des chrétiens au pluriel.

Le texte de 1 P, le plus explicite, est particulièrement significatif : pour exercer le sacerdoce, il faut s'approcher du Christ, pierre vivante, s'appuyer sur lui, former avec lui tous ensemble un édifice qui est un temple. Le mot employé ici pour « sacerdoce » n'est pas un mot abstrait, le nom d'une dignité, mais un mot concret qui signifie plus précisément « organisme sacerdotal » (hierateuma : en grec le suffixe -ma a un sens concret). Il ne s'agit donc pas d'un sacerdoce individuel, mais d'un sacerdoce commun, sacerdoce de tout le corps du Christ ensemble. Et la relation avec le Christ en est l'élément le plus important : déjà exprimée au commencement, elle est répétée à la fin ; Pierre en effet éprouve le besoin de préciser de nouveau que les sacrifices offerts le sont « par Jésus Christ » (2, 5).

Les autres textes n'omettent jamais des indications semblables. Nous voyons Paul qui insiste toujours sur le « par Jésus Christ » ; nous avons cité :

Rm 3, 1 : « Nous sommes en paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus Christ » ;

Ep 2, 18 : « Par lui nous avons... accès auprès du Père » ;

Ep 3, 12 : « dans le Christ Jésus notre Seigneur, qui nous donne d'oser nous approcher... » ;

Ep 2, 6 : Dieu « nous a fait revivre avec le Christ... avec lui II nous a ressuscites... dans le Christ Jésus ».

De même, pour l'auteur de l'épître aux Hébreux, les fidèles sont « ceux qui par lui s'avancent vers Dieu » (7, 25). Tous sont invités à s'approcher de Dieu, mais « dans le sang du Christ » (10, 19). Ils sont appelés à « accomplir la volonté de Dieu », mais « par Jésus Christ » (13, 21). Et parce qu'ils reçoivent tout par le Christ, ils doivent continuellement offrir «par lui» un sacrifice de louange, une eucharistie (13, 15).

Dans le sacerdoce du Christ on distingue donc deux aspects : l'aspect du culte et l'aspect de la médiation. L'aspect du culte se retrouve dans le sacerdoce de tous les chrétiens qui sont admis à s'approcher de Dieu et à offrir leurs sacrifices, c'est-à-dire à ouvrir à l'action transformante de Dieu leur existence concrète. L'aspect de la médiation appartient exclusivement au Christ : « Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur de Dieu et des hommes, le Christ Jésus, homme lui-même qui s'est livré en rançon pour tous » (1 Tm 2, 5). La possibilité pour les chrétiens de rendre un culte à Dieu n'existe pas sans la médiation du Christ ; elle reste liée à cette médiation. Elle en est le fruit magnifique, mais n'existe pas indépendamment d'elle.

Cette situation doit être manifestée objectivement dans la vie chrétienne puisqu'elle est fondamentale pour le sacerdoce des chrétiens. En cela consiste la fonction du sacerdoce ministériel : être le sacrement de la médiation du Christ, manifester la présence du Christ médiateur, afin que les chrétiens puissent accueillir explicitement cette médiation. Au service du Christ « médiateur d'une nouvelle alliance » (He 9, 15 ; 8, 6), sont donc constitués des « ministres de la nouvelle alliance » (2 Co 3, 6), qui actualisent sa présence à travers la diversité des lieux et des temps. Leur capacité à exercer cette fonction n'est pas d'origine humaine mais divine (2 Co 3, 5). Ils assument le « ministère de la réconciliation » (2 Co 5, 18), non de leur propre autorité, mais comme ambassadeurs du Christ (2 Co 5, 20 ; cf. Mt 28, 16-20 ; In. 20, 21-23). Ils sont à con- sidérer comme « serviteurs du Christ et intendants des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1 ; cf. Le 12, 41-43). Grâce à leur « ministère sacré » (Rm 15, 16), l'offrande des nations devient « agréable » à Dieu, « sanctifiée dans l'Esprit Saint » (Rm 15, 16).

Le synode de 1971 a parlé en ce sens de « l'unique ministère sacerdotal du Nouveau Testament, qui continue la fonction du Christ Médiateur... » (1ère partie, n. 4). La référence au Christ médiateur semble préférable à la référence au Christ chef, telle que l'exprimait, par exemple, l'esquisse pré-synodale, où l'or disait que le prêtre « représente le Christ en tant qu'il est tête de la communauté et, pour ainsi dire, en face d'elle ». Cette dernière manière de dire a l'inconvénient de voiler la fonction propre du Christ prêtre, qui consiste à mettre la communauté en relation avec Dieu. Au contraire, parler de médiation donne la juste perspective, dans laquelle rentre aussi la fonction de chef. D'autre part, en insistant sur la nécessité de « représenter le Christ chef », on risque de favoriser une conception autoritaire du ministère.

La formule du Synode, cependant, donne encore prise à un possible malentendu lorsqu'elle parle de « continuer la fonction du Christ médiateur », ce qui semble indiquer que les prêtres sont médiateurs eux aussi. En fait, le sacerdoce ministériel ne constitue pas une médiation ajoutée à celle du Christ ; il est seulement sacrement de cette médiation, qui demeure unique ; tout comme la messe ne constitue pas un sacrifice ajouté à celui du Calvaire, mais est seulement sacrement de ce sacrifice unique.

Étant sacramentel, le sacerdoce ministériel est, en un certain sens, secondaire, ou, si l'on préfère, subordonné. Ce qui importe, ce sont les existences réelles. Le sacerdoce ministériel n'est pas le but, mais il constitue le moyen de relation entre les existences réelles (celle du Christ, celles des chrétiens) ; on l'appelle ministériel précisément parce qu'il est secondaire, subordonné, au service du sacerdoce du Christ, au service du sacerdoce commun. Sans le sacerdoce du Christ il n'aurait aucun contenu, aucune valeur, il ne représenterait rien ; sans la relation au sacerdoce commun, il n'aurait aucun sens, aucune utilité. Il est donc, en ce sens, secondaire.

Toutefois il est indispensable, parce que sans ce moyen de relation l'existence des chrétiens ne serait pas effectivement soumise à la médiation du Christ et ne pourrait donc pas être transformée en un sacrifice digne de Dieu. Refuser cette médiation sacramentelle équivaut à refuser la médiation du Christ pour retourner au subjectivisme et à l'individualisme religieux. Un refus de ce genre s'oppose à l'économie de l'Incarnation et à l'existence de l'Église comme corps du Christ.

Une remarque s'impose ici : la médiation du Christ ne consiste pas seulement à mettre chaque fidèle individuellement en relation avec Dieu, mais elle consiste à unir tous les croyants en un seul peuple de Dieu. De même que le sacrifice du Christ fut à la fois un acte d'union avec Dieu et d'union avec les hommes, sa médiation comprend indissolublement ces deux aspects réunis, regrouper tous les hommes et les unir à Dieu : « Par lui, écrit saint Paul, nous avons les uns et les autres, en un seul Esprit, accès auprès du Père » (Ep 2, 18). On ne peut donc accepter la médiation du Christ pour aller à Dieu sans accepter en même temps d'entrer dans le corps du Christ, c'est-à-dire l'Église.

Le sacerdoce ministériel, comme signe et instrument du Christ médiateur, n'a donc pas seulement pour rôle de donner concrètement à chaque fidèle la possibilité d'unir sa propre existence à l'existence du Christ, il a également pour rôle de structurer le corps du Christ et d'en faire une unité. Selon Ep 4, 12, les ministères sont établis par le Christ afin « d'organiser les saints (c'est-à-dire les chrétiens) pour l'œuvre du ministère, en vue de la construction du Corps du Christ, au terme de laquelle nous devons parvenir, tous ensemble, à ne faire plus qu'un dans la foi... ». On voit par là que le sacerdoce ministériel est nécessairement hiérarchique. L'Église n'est pas une masse informe, mais une construction organique (Ep 2, 20-22). Pour lui donner « concorde et cohésion », le Christ se sert de tout un ensemble de « jointures et ligaments » constitutifs {Ep 4, 16 ; Col 2, 19).

D'autre part, puisque cette construction n'est pas une simple organisation humaine, mais « un temple saint », « une demeure de Dieu » (Ep 2, 21-22), un « sacerdoce saint » (1 P 2, 5), le caractère sacerdotal doit nécessairement être reconnu au ministère par le moyen duquel la construction est constituée en cette qualité. En fait l'expression de 1 P 2, 5. 9, ne peut s'interpréter, comme il arrive trop souvent, du seul sacerdoce commun, excluant le sacerdoce ministériel. Elle s'applique au contraire à tout le sacerdoce de l'Église, constituée, dans son adhésion au Christ, en « organisme sacerdotal ». L'expression comporte donc les deux aspects de ce sacerdoce : sacerdoce commun et sacerdoce ministériel.

[à suivre]

© La Croix - 2013

Commentaire des lectures du dimanche

« Prenez courage, ne craignez pas, voici votre Dieu […] Il vient lui-même et va vous sauver » (Is 35, 4) Ce message d’espérance que lance le prophète Isaïe et que nous avons entendu comme première lecture se réalise dans le Christ Jésus. C’est lui qui prend l’initiative, c’est lui qui vient. C’est lui qui nous sauve.

Ce matin, nous sommes venus dans cette chapelle pour accueillir Celui qui vient, pour accueillir notre salut. Avons-nous conscience, frères et sœurs, de la nécessité pour chacun d’entre nous d’être sauvé ? Ce verbe « sauver » a deux sens, il signifie à la fois être tiré d’un mauvais pas, être délivré d’un ennui, mais il signifie aussi « faire vivre ». Et il nous faut accueillir les deux sens ensemble : laisser Dieu nous tirer d’un mauvais pas et le laisser nous faire vivre de sa vie.

Bien sûr par la grâce de notre baptême, nous sommes déjà sauvés en germe et en espérance. Mais encore faut-il que nous soyons fidèles aux promesses de notre baptême, encore faut-il que nous accueillons au plus profond de nous-mêmes le salut qui nous est proposé en Jésus-Christ. Oui, pour une part, nous sommes sauvés, mais pour une part, nous avons encore à être sauvés. Qui d’entre nous oserait prétendre qu’il est évangélisé jusque dans les profondeurs les plus ultimes de son être ?

Laissons résonner en nous l’apostrophe sévère que nous lance l’apôtre Jacques dans la deuxième lecture. Imaginons qu’entrent dans cette chapelle par une porte un grand de ce monde et par l’autre un pauvre mendiant, ou un migrant syrien ou africain, saurions-nous les accueillir l’un et l’autre avec les mêmes honneurs ? Nos critères d’accueil, de rencontre de l’autre, sont-ils ceux du monde ou ceux de l’Évangile ? Je crois que nous pouvons aisément reconnaître que l’Évangile n’a pas encore pénétré dans toutes les fibres de notre être et que nos reflexes sont plus souvent humains qu’évangéliques. Oui, frères et sœurs, nous avons encore besoin d’être sauvés. C’est pourquoi il nous faut accueillir le Sauveur qui vient, qui se donne à nous par sa Parole et par son Pain.

Dans l’Évangile de ce jour, Jésus poursuit sa route en pays païens de Tyr à Sidon, dans les territoires de la Décapole « On lui amène un sourd muet et on le prie de poser la main sur lui » (Mc 7,32). Admirable confiance de ces personnes, dont on ne nous dit rien d’ailleurs ; admirable confiance de ceux qui « amènent » l’homme à Jésus. « Amener à Jésus et le prier de poser la main » Quelle belle prière, celle qui consiste à « amener à Jésus » en lui demandant seulement de poser la main sur lui.

Il y a là, frères et sœurs, une belle définition de la prière d’intercession. C’est une invitation pour nous à évangéliser notre prière d’intercession. Bien souvent, quand nous faisons des prières d’intercession, sans nous en rendre compte, nous donnons des ordres à Dieu : « fais ceci ; fais cela ; donne la guérison à telle personne ; fais que telle personne ait du travail ; fais que mon petit-fils ait son diplôme ; etc. » Finalement nous donnons des ordres à Dieu pour qu’il soit à notre service. Car nous savons mieux que Lui ce qui nous convient et ce qui convient aux autres. Nous nous faisons le centre… Saint Jean de la Croix, dans son Cantique Spirituel (CS B, strophe 2, §8) nous indique de quelle manière intercéder. Il nous donne d’abord l’exemple de la Vierge Marie à Cana qui se contente de présenter la situation : « Ils n’ont plus de vin » (Jn 2,3), puis il évoque les sœurs de Lazare, au lieu d’envoyer demander au Sauveur la guérison de leur frère, se bornèrent à lui représenter : « celui qu’il aimait était malade » (Jn 11,3).

Présenter simplement la situation pour que Dieu puisse agir selon les desseins de son amour, pour que son Règne puisse advenir dans cette situation ; pour que son Nom soit sanctifié dans cette situation, pour que sa volonté soi faire… Il y a là un chemin de conversion de nos mentalités et de nos manières de faire pour évangéliser nos prières d’intercession. Amener simplement la situation ou la personne au Seigneur, au Sauveur pour qu’il pose sa main sur elle. « Non pas ma volonté, mais ta volonté… » Silencieusement, discrètement dans le secret de ma prière, « amener » à Jésus et le supplier de « toucher de sa main » n’est-ce pas là un acte de charité

Avec discrétion, Jésus se retire à l’écart avec l’homme qui lui a été amené. Jésus ne veut pas faire du sensationnel, du spectaculaire… mais il veut faire vivre. Nous sommes sans doute un peu déroutés de voir Jésus poser des actes très concrets : « il lui mit les doigts dans les oreilles et prenant de la salive, lui toucha la langue, puis les yeux levés au ciel, il soupira » (Mc 7,33-34). Réalité corporelle de notre foi. Le Verbe de Dieu a pris chair de la Vierge Marie, dont nous fêtons la nativité dans quelques jours. Il a pris un corps d’homme et cela donne une extraordinaire dignité à notre corps tel qu’il est et quel qu’il soit. Les gestes de Jésus nous rappellent que la foi ne se vit pas seulement au niveau de notre intelligence, de notre compréhension des choses. La foi se vit également au niveau de notre corps : à travers l’eau de notre baptême, l’onction d’huile de notre confirmation ou de notre ordination, le pain et le vin de nos eucharisties… Notre foi s’expérimente de manière corporelle à travers les sacrements, à travers des signes corporels de génuflexions, d’agenouillement, etc.

Jésus lève les yeux pour invoquer le Père et recevoir la force de l’Esprit Saint. Son soupir est un gémissement, une prière qui jaillit dans ce cri « effata, c’est-à-dire ouvre-toi  » (Mc 7,34). Jésus ne s’adresse pas ici aux oreilles ou à la langue, il s’adresse à l’homme lui-même. Il lui demande de s’ouvrir. Comme le proclame magnifiquement saint Augustin : « ce Dieu qui t’a créé sans toi, ne veut pas te sauver sans toi ». Le Sauveur veut nous voir collaborer à notre Salut. Et notre collaboration consiste simplement à nous ouvrir intérieurement à l’accueil de ce Salut. Consentir à être sauvé ; mais c’est la prière de Jésus à son Père, qui nous obtient la grâce de cette ouverture intérieure.

Cet « effata » faisait partie du rite du baptême. Aujourd’hui, il est laissé à l’initiative du prêtre. Le rituel du baptême précise : « si on le juge bon, le célébrant peut reprendre ici un geste de Jésus dans l’Évangile : il touche les oreilles et la bouche de l’enfant en disant : Effata, ouvre-toi. Le Seigneur Jésus a fait entendre les sourds et parler les muets, qu’il te donne d’écouter sa Parole et de proclamer la foi pour la louange et la gloire de Dieu le Père. » Laissons résonner cet « effata » dans notre cœur, dans notre corps, dans tout notre être en cet aujourd’hui de Dieu. À l’écart dans le secret de notre cœur, laissons Jésus mettre ses doigts dans nos oreilles et sa salive sur notre langue.

Que le Christ Jésus ouvre nos oreilles pour que nous puissions entendre sa Parole et la laisser prendre corps en nous, qu’il délie notre langue pour que nous puissions chanter avec lui la gloire du Père et devenir les témoins de ses merveilles au cœur du monde. En venant à nous, le Sauveur nous recrée ; il nous restaure dans notre humanité ; il nous donne de communiquer en écoutant et en parlant : écouter Dieu et lui parler, écouter les hommes et leur parler. Pour ce Salut qui est déjà là et qu’il nous faut sans cesse accueillir et qui vient, rendons-lui grâce dans cette eucharistie. Amen.

Fr Didier-Marie de la Trinité, ocd

© Carmel-asso - 2015