Pko 18.10.2020

Eglise cath papeete 1Bulletin gratuit de liaison de la paroisse de la Cathédrale de Papeete n°47/2020
Dimanche 18 octobre 2020 – 29ème Dimanche du Temps ordinaire – Année A

HUMEURS

90… 63… 23…

90 ans de vie… 63 ans de sacerdoce ministériel… 23 ans d’épiscopat… En ce dimanche, ou noter archevêque émérite fête son 90ème anniversaire…
Notre action de grâce monte vers le Seigneur pour cette vie entièrement donnée à l’Église, à la Polynésie, aux femmes et aux hommes de notre temps…
En ce jour anniversaire, nous te souhaitons, Mgr Hubert de vivre paisiblement cette « retraite » commencée il y a à peine quelques semaines… et d’ainsi pouvoir prendre le temps d’un regard sur le travail accompli, la mission réalisée…
Merci pour ce que tu as fait, ce que tu as donné… ce que tu es…
Joyeux anniversaire !

CLIN D’ŒIL DE L’HISTOIRE

PREMIERE MESSE A LA CATHEDRALE

Le Semeur n°3 de mars 1959 faisait écho à la première messe solennelle du jeune prêtre, Hubert COPPENRATH, à la Cathédrale, église de son baptême :
« Malgré la pluie et le mauvais temps persistant, la foule des parents, des amis et des connaissances se pressait à la Messe de 8 heures à la Cathédrale, le 25 janvier : c'était la première Messe Solennelle du R.P. Hubert COPPENRATH dans l'Église de son baptême.
Monsieur et Madame Coppenrath, parents heu¬reux et méritants du jeune prêtre, son frère le Sénateur Gérald Coppenrath et toute la proche fa¬mille avaient pris place sur des sièges réservés au-devant de l'assistance. L'Église était pleine à cra¬quer ainsi qu'aux plus grands jours quand le jeune prêtre, avec les R.R. P.P. Germain et Pierre comme Diacre et sous-Diacre, sortit de la Sacristie, salua Monseigneur, assistant au trône, et s'approcha de l'autel pour célébrer les Saints Mystères à l'autel de sa première communion.
À l'Évangile, devant l'assistance recueillie et émue, Monseigneur Paul MAZÉ prit la parole pour bénir Dieu et dire sa joie de voir en ce jour un fils de Tahiti monter à l'autel du Seigneur. Pour dire son bonheur tant souhaité et ardemment demandé par d'instantes prières, bonheur que certains n'osaient espérer, hommes de peu de Foi, qui oubliaient que Dieu appelle qui Il veut, là où Il veut et quand 
Il veut.
Puis Son Excellence développa le sens et la sublimité du SACERDOCE. Le prêtre est le ministre du Christ pour perpétuer dans l'Église Son SACRIFICE et Son ENSEIGNEMENT pour la sanctification des âmes. Et il termina en formulant le souhait : “que beaucoup de parents Tahitiens ressentent, un jour, le bonheur qu'éprouvent en ce moment les parents du jeune prêtre qui monte aujourd'hui à l'autel et dans un instant va vous bénir...”
Le R.P. Hubert assure déjà un ministère très chargé à la Cathédrale et cela confirme au mieux que, pour l'Église à Tahiti, le 25 janvier 1959 est une date de départ, pour Elle un jour nouveau a lui ».

LAISSEZ-MOI VOUS DIRE

15 OCTOBRE : LANCEMENT A ROME DU « PACTE EDUCATIF MONDIAL »
UN « ACTE EDUCATIF MONDIAL »

Le 12 septembre 2019, dans un message vidéo posté sur le site www.educationglobalcompact.org, le Pape François conviait les éducateurs à Rome pour le lancement d’un « Pacte éducatif mondial ». L’événement était prévu pour le 14 mai dernier. Compte tenu de la situation sanitaire la rencontre a été reportée au 15 octobre. Cette initiative du Pape s’inscrit dans le droit fil de son Encyclique Laudato si’ pour inviter les hommes et les femmes de bonne volonté à collaborer pour protéger leur « maison commune », la Terre, afin que l'éducation soit « créatrice de fraternité, de paix et de justice ».
L’organisation de cet événement mondial a été confié à la Congrégation pour l’Éducation catholique. Le thème proposé : “Reconstruire le Pacte mondial pour l'éducation” ne concerne pas seulement les catholiques mais tous les acteurs du monde de l’éducation et tous les jeunes sans distinction particulière.
Pour préparer cette rencontre un Instrumentum laboris1 (document de travail) a été proposé et diffusé en février dernier. Le cadre défini s’appuie sur un modèle éducatif proposé par le Pape François : « construire un “village de l’éducation” où on partage, dans la diversité, l’engagement à créer un réseau de relations humaines et ouvertes ». Ce modèle éducatif se fonde sur un terrain « assaini des discriminations grâce à l’introduction de la fraternité » et à la promotion d’une « éducation qui sache être porteuse d’une alliance entre toutes les composantes de la personne : entre l’étude et la vie ; entre les générations ; entre les enseignants, les étudiants, les familles et la société civile selon leurs expressions intellectuelles, scientifiques, artistiques, sportives, politiques, entrepreneuriales et solidaires ».
La pandémie n’a pas permis les rencontres en « présentiel » envisagées l’an passé. Aussi, le 15 octobre, à 14h30 a eu lieu une rencontre virtuelle, ouverte à tous et diffusée en direct sur la chaîne Youtube de Vatican Media, au cours de laquelle a été diffusé un message vidéo du Pape François, accompagné de témoignages et d'expériences internationales, pour regarder vers l’avenir avec créativité.
La crise sanitaire a mis en évidence les fragilités de nos sociétés, l’importance de la solidarité intergénérationnelle et intercontinentale, ainsi que la prévalence de l’écologie sur l’économique. Nous sommes donc au début d’un long processus de réflexions et d’initiatives visant à éduquer les nouvelles générations « à la solidarité universelle et à un nouvel humanisme ».

Dominique SOUPÉ
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1    On peut consulter l’Instrumentum laboris à l’adresse suivante : www.educationglobalcompact.org/resources/Risorse/instrumentum-laboris-fr.pdf.

© Paroisse de la Cathédrale – 2020

REGARD SUR L’ACTUALITE…

«LA REPONSE DES PRETRES « FIDEI DONUM » AUX APPELS DE LA MISSION

Nous connaissons bien l’Histoire de la Mission en Polynésie. Elle ne fut jamais un long fleuve tranquille que ce soit pour nos frères protestants qui débarquèrent du Duff en mars 1797, ou pour les premiers missionnaires catholiques parvenus à Mangareva en août 1834. Tous étaient animés du même zèle : faire connaître Jésus-Christ et son enseignement salvifique. Mais le caractère particulier de la Mission en Océanie n’a pas toujours été bien perçu par les autorités religieuses aussi bien à Londres qu’à Paris. Mgr Tepano Jaussen l’expliquait ainsi : « Nulle localité dans le monde ne présente au missionnaire plus d’obstacles et de difficultés naturelles et invincibles que le Vicariat apostolique de Tahiti (étendue, communications, manque d’hommes, isolement…) ».
Qu’à cela ne tienne ! Des hommes, des femmes ont entendu l’appel du Seigneur ; comme Isaïe ils ont répondu à la question « Qui enverrai-je ? » en se portant volontaires. « Me voici, envoie-moi » c’est le thème développé par le Pape François dans son message à l’occasion de la Journée Mondiale des Missions, dimanche 18 octobre.
Ainsi des religieux des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie (les picpuciens), de jeunes Sœurs de Saint Joseph de Cluny (les filles d’Anne-Marie Javouhey), de jeunes Frères de Ploërmel (disciples de JeanMarie de La Mennais), et bien d’autres ont franchi les océans, affronté des tempêtes, des maladies, la solitude, l’isolement… pour servir leurs frères et sœurs polynésiens.
Tous n’étaient pas nécessairement préparés et formés pour affronter les obstacles de toutes natures. On a pu taxer certains de « colonisateurs » [hors du contexte culturel, religieux et politique de l’époque, la critique est aisée !]. Mais toutes et tous ont donné le meilleur d’eux-mêmes, avec abnégation, sans attendre d’autre récompense que celle de faire la Sainte Volonté de Dieu (Prière de Saint Ignace). Un courrier de Mgr Verdier, après sa première tournée pastorale aux Tuamotu, résume bien l’action du missionnaire : « Vu les distances si considérables, vu la grande difficulté des communications… dans les îles les plus reculées… seul, une fois par an, le missionnaire y fait une apparition au prix de grandes dépenses et fatigues, pour baptiser, instruire, confesser… marier, distribuer des vêtements aux plus nécessiteux, faire les réparations urgentes aux églises, écoles, presbytères, importer les arbres fruitiers et les bestiaux utiles afin de faire parvenir ces pauvres insulaires à avoir leur suffisant pour leur nourriture et leur entretien. » [Lettre de 1885 au Supérieur Général des missionnaires des Sacrés-Cœurs]
Un autre souci majeur a toujours été la formation de missionnaires Polynésiens : pasteurs, prêtres, diacres. Une « école apostolique » fonctionnera à Aukena (Gambier) de 1839 à 1851, qui deviendra « petit séminaire » à Tahiti de 1869 à 1874 ; une « école apostolique » fonctionnera à Varari (Moorea) de 1890 à 1897. Mgr Mazé ouvrira le « petit séminaire Sainte-Thérèse » à Miti Rapa en novembre 1951. Les résultats sont maigres : entre 1834 et 1975 on compte six prêtres autochtones ! Il faudra attendre la fondation de l’école des diacres en juillet 1970 et celle du Grand Séminaire en janvier 1983 pour voir – enfin – éclore des vocations sacerdotales et diaconales.
Actuellement le diocèse de Papeete compte : 20 prêtres diocésains (12 en pleine activité et 2 en France) ; 9 prêtres religieux (4 en pleine activité) et 45 diacres (36 sont en pleine activité).
À cela il faut ajouter 3 prêtres Fidei donum. Le 21 avril 1957 Paul VI publiait une Encyclique intitulée Fidei donum (Don de la Foi) dans laquelle il demandait aux évêques d'autoriser leurs prêtres diocésains à répondre aux appels de la Mission, notamment en Afrique. Ces prêtres volontaires se mettent au service d’un évêque dans un diocèse en pays de Mission. Les Fidei donum restent attachés à leur diocèse ou à leur congrégation d'origine, pour y revenir après plusieurs années de service en Mission.
En France métropolitaine, avec le vieillissement du clergé et la baisse du nombre de vocations, de nombreux prêtres servent en tant que Fidei donum ; ils sont originaires, d’Afrique, de Pologne ou même d’Asie. Nul doute que les diocèses de Papeete et Tefenuaenata auront besoin davantage de tels prêtres Fidei donum pour servir le Peuple de Dieu qui est en Polynésie.

Dominique SOUPÉ
© Archidiocèse de Papeete – 2020

AUDIENCE GENERALE

LA PRIERE DES PSAUMES (1)

C’est une brève exploration du livre des Psaumes que le Pape François a proposé aux fidèles venus pour l’audience générale ce mercredi 14 octobre. Continuant son cycle de catéchèses consacré à la prière, le Saint-Père a montré combien le psautier permet à l’homme d’entretenir une relation avec Dieu dans toutes les périodes de sa vie, en particulier dans la souffrance. Sur les lèvres du priant, le psaume devient un cri que le Seigneur entend.
 
Chers frères et sœurs, bonjour !
En lisant la Bible, on trouve sans cesse des prières de divers genres. Mais on trouve également un livre composé seulement de prières, un livre qui est devenu la patrie, le terrain d'exercice et la maison d'innombrables orants. Il s'agit du Livre des Psaumes. Il y a 150 psaumes pour prier.
Il fait partie des livres sapientiels, car il communique le “savoir prier” à travers l'expérience du dialogue avec Dieu. Dans les psaumes, nous trouvons tous les sentiments humains : les joies, les douleurs, les doutes, les espérances, les amertumes qui colorent notre vie. Le Catéchisme affirme que chaque psaume « est d’une sobriété telle qu’il peut être prié en vérité par les hommes de toute condition et de tout temps » (CEC, n.2588). En lisant et en relisant les psaumes, nous apprenons le langage de la prière. Dieu le Père, en effet, les a inspirés avec son Esprit dans le cœur du roi David et d'autres orants, pour enseigner à chaque homme et femme comment le louer, comment le remercier et le supplier, comment l'invoquer dans la joie et dans la douleur, comment raconter les merveilles de ses œuvres et de sa Loi. En synthèse, les psaumes sont la parole de Dieu que nous, les humains, nous utilisons pour parler avec Lui.
Dans ce livre, nous ne rencontrons pas de personnes éthérées, des personnes abstraites, des gens qui confondent la prière avec une expérience esthétique ou aliénante. Les psaumes ne sont pas des textes nés à un bureau ; ce sont des invocations, souvent dramatiques, qui jaillissent du vif de l'existence. Pour les prier, il suffit d'être ce que nous sommes. Nous ne devons pas oublier que pour bien prier, nous devons prier tels que nous sommes, sans maquillage. Il ne faut pas maquiller son âme pour prier. « Seigneur, je suis ainsi », et se présenter devant le Seigneur tels que nous sommes, avec les belles choses et aussi avec les choses laides que personne ne connaît, mais que nous, à l'intérieur, nous connaissons. Dans les psaumes, nous entendons les voix d'orants en chair et en os, dont la vie, comme celle de tous, est remplie de problèmes, de difficultés, d'incertitudes. Le psalmiste ne conteste pas de manière radicale cette souffrance : il sait qu'elle appartient à la vie. Dans les psaumes, cependant, la souffrance se transforme en question. De la souffrance à la question.
Et parmi les nombreuses questions, il y en a une qui reste suspendue, comme un cri incessant qui traverse le livre entier de part en part. Une question, que nous répétons tant de fois : “Jusqu'à quand, Seigneur ? Jusqu'à quand ?”. Chaque douleur réclame une libération, chaque larme invoque une consolation, chaque blessure attend une guérison, chaque calomnie une sentence d'absolution. « Jusqu'à quand, Seigneur, devrais-je endurer cela ? Écoute-moi, Seigneur ! » : combien de fois avons-nous prié ainsi, avec « Jusqu'à quand ? », cela suffit Seigneur !
En posant sans cesse des questions de ce genre, les psaumes nous enseignent à ne pas nous habituer à la douleur, et ils nous rappellent que la vie n'est pas sauvée si elle n'est pas guérie. L’existence de l'homme est un souffle, son histoire est fugace, mais l'orant sait qu'il est précieux aux yeux de Dieu, c'est pourquoi crier a un sens. Et cela est important. Quand nous prions, nous le faisons parce que nous savons que nous sommes précieux aux yeux de Dieu. C'est la grâce de l'Esprit Saint qui, de l'intérieur, suscite en nous cette conscience : d’être précieux aux yeux de Dieu. Et pour cette raison, nous sommes poussés à prier.
La prière des psaumes est le témoignage de ce cri : un cri multiple, car dans la vie la douleur a mille forme, et prend le nom de maladie, haine, guerre, persécution, méfiance… Jusqu'au “scandale” suprême, celui de la mort. La mort apparaît dans le Psautier comme l'ennemie la plus déraisonnable de l'homme : quel délit mérite une punition aussi cruelle, qui comporte l'anéantissement et la fin ? L’orant des psaumes demande à Dieu d'intervenir là où tous les efforts humains sont vains. Voilà pourquoi la prière, déjà en elle-même, est une chemin de salut et un début de salut.
Tous souffrent dans ce monde : aussi bien celui qui croit en Dieu que celui qui le repousse. Mais dans le Psautier, la douleur devient relation, rapport : un cri d'aide qui attend d'intercepter une oreille attentive. Elle ne peut pas rester sans sens, sans but. Même les douleurs que nous subissons ne peuvent pas être seulement des cas spécifiques d'une loi universelle : ce sont toujours “mes” larmes. Pensez à cela : les larmes ne sont pas universelles, ce sont « mes » larmes. Chacun a les siennes. « Mes » larmes et « ma » douleur me poussent à aller de l'avant avec la prière. Ce sont « mes » larmes, que personne n'a jamais versées avant moi. Oui, beaucoup de personnes ont pleuré, beaucoup. Mais « mes » larmes sont les miennes, « ma » douleur est la mienne, « ma » souffrance est la mienne.
Avant d'entrer dans la salle, j'ai rencontré les parents de ce prêtre du diocèse de Côme qui a été tué ; il a précisément été tué dans son service pour aider. Les larmes de ces parents sont « leurs » larmes et chacun d'eux sait combien il a souffert en voyant ce fils qui a donné sa vie dans le service aux pauvres. Quand nous voulons consoler quelqu'un, nous ne trouvons pas les mots. Pourquoi ? Parce que nous ne pouvons pas arriver à sa douleur, parce que « sa » douleur est la sienne, « ses » larmes sont les siennes. C'est la même chose pour nous : les larmes, « ma » douleur est la mienne, les larmes sont « les miennes » et avec ces larmes, avec cette douleur, je m'adresse au Seigneur.
Pour Dieu, toutes les douleurs des hommes sont sacrées. C'est ainsi que prie l'orant du psaume 56 : « Toi, tu tiens le compte de chacun des pas de ma vie errante, et mes larmes même tu les gardes dans ton outre. Leur compte est inscrit dans ton livre » (v.9). Devant Dieu, nous ne sommes pas des inconnus, ou des numéros. Nous sommes des visages et des cœurs, connus un par un, par leur nom.
Dans les psaumes, le croyant trouve une réponse, Il sait que, même si toutes les portes humaines étaient fermées, la porte de Dieu est ouverte. Même si tout le monde avait prononcé un verdict de condamnation, en Dieu se trouve le salut.
“Le Seigneur écoute” : quelquefois dans le prière, il suffit de savoir. Les problèmes ne se résolvent pas toujours. Celui qui prie n'est pas un naïf : il sait que de nombreuses questions de la vie d'ici-bas restent sans solution, sans issue ; la souffrance nous accompagnera et après une bataille gagnée, il y en aura d'autres qui nous attendent. Mais si nous sommes écoutés, tout devient plus supportable.
La pire chose qui puisse arriver est de souffrir dans l'abandon, sans qu'on se souvienne de nous. La prière nous sauve de cela. Car il peut arriver, et même souvent, de ne pas comprendre les desseins de Dieu. Mais nos cris ne stagnent pas ici-bas : ils montent jusqu'à Lui, qui a un cœur de Père, et qui pleure Lui-même pour chaque fils et fille qui souffre et qui meurt. Je vais vous dire quelque chose : cela me fait du bien, dans les mauvais moments, de penser aux pleurs de Jésus, quand il pleura en regardant Jérusalem, quand il pleura devant la tombe de Lazare. Dieu a pleuré pour moi, Dieu pleure, il pleure pour nos douleurs. Car Dieu a voulu se faire homme – disait un auteur spirituel – pour pouvoir pleurer. Penser que Jésus pleure avec moi dans la douleur est une consolation : il nous aide à aller de l'avant. Si nous restons dans la relation avec Lui, la vie ne nous épargne pas les souffrances, mais elle s'ouvre à un grand horizon de bien et se met en marche vers son accomplissement. Courage, allons de l'avant avec la prière. Jésus est toujours à nos côtés.

© Libreria Editrice Vaticana – 2020

HOMMAGE A MGR HUBERT

LA POLYNESIE FRANÇAISE POURRA-T’ELLE DEMEURER UN PAYS HEUREUX ?

On ne devrait pouvoir parler de développement humain que lorsque les hommes grandissent en humanité et qu’ils deviennent plus épanouis et plus satisfaits des relations qu’ils ont avec les autres hommes. Un tel développement a donc deux composantes : l’une individuelle et l’autre sociale. Quelles sont les chances d’un tel développement en Polynésie française ?
  
Quel développement chercher ?
Dans la seconde moitié des années 1970, j’ai assisté à plusieurs conférences sur le développement, organisées par les Églises du Pacifique Sud, à Fidji, à Tonga, à Honiara. Développement rimait alors avec indépendance. L’indépendance politique était la clé magique qui allait ouvrir la voie d’un développement véritable dans les petits états insulaires du Pacifique. Il y avait, dans les exposés que j’entendais, quelques idées pertinentes, mais aussi une grande part de rêve et de mythe.
En revenant en Polynésie française, c’est d’un autre développement qu’il était question : un développement matériel, qui se chiffrait en PIB (produit intérieur brut), en taux de réussite scolaire, en nombre de médecins par habitants... Il est évident qu’il s’agit là d’indicateurs sérieux dont il serait insensé de ne pas tenir compte, mais qui avaient leurs limites, car s’ils étaient utiles, ils étaient aussi trompeurs. En effet, pour que l’augmentation de la richesse d’un pays soit la cause d’un véritable développement, il faut aussi que cette richesse soit répartie équitablement. Par ailleurs, comment ne pas remarquer que ceux-là mêmes qui jouissent déjà d’un revenu très large, d’une instruction supérieure, des bienfaits de la médecine et de tous les avantages du développement matériel ne sont souvent ni meilleurs ni plus heureux que ceux qui en sont dépourvus.
On ne devrait pouvoir parler de développement humain que lorsque les hommes grandissent en humanité et qu’ils deviennent plus épanouis et plus satisfaits des relations qu’ils ont avec les autres hommes. Un tel développement a donc deux composantes : l’une individuelle et l’autre sociale. Lorsqu’on pense à la dimension individuelle du développement, on doit faire référence à la santé, à l’instruction, à la formation et aux qualités nécessaires pour trouver un emploi, construire une famille, mais aussi à tout ce qui est nécessaire pour que l’homme s’accomplisse, s’épanouisse et satisfasse les désirs les plus profonds de son être. L’homme doit savoir gérer sa personnalité avec ses richesses, mais aussi ses limites et ses insuffisances, s’accepter tel qu’il est. L’homme est aussi un être de don et d’oblation, on ne pourra jamais le combler complètement par une profusion de biens matériels et de plaisirs. Il a besoin d’aimer et d’être aimé. Mais l’homme est aussi un être social, il ne peut s’accomplir tout seul. Pour être heureux, il a besoin d’un environnement où il s’épanouisse. L’environnement immédiat, c’est la famille. Les échecs familiaux sont responsables de souffrances et de blessures qui se prolongent par des effets dans la scolarité, la carrière professionnelle, les relations sociales... L’environnement plus lointain est constitué par toutes relations avec les autres hommes. On peut y souffrir de l’indifférence, de l’égoïsme, de l’agressivité que l’on doit affronter, on peut aussi être conforté par la solidarité, la bienveillance que l’on rencontre ainsi que par une atmosphère générale de joie, de paix et de bonne entente. Quelles sont les chances d’un tel développement en Polynésie ?

Bilan de cinquante années
Avant de nous risquer à répondre à cette question, il est nécessaire d’examiner rapidement comment le pays a évolué depuis cinquante ans.
En moins d’un demi-siècle, la population est passée de quelque 80 000 habitants à 245 000. La répartition de la population a été totalement bouleversée : à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la moitié de la population vivait à Tahiti (un quart en zone urbaine et un quart en zone rurale) et l’autre moitié était dispersée dans les archipels. En 2002, on dénombre 184 000 habitants pour Tahiti et Moorea, dont plus de 120 000 pour la zone urbaine, et seulement 61 000 pour le reste de la Polynésie. Dans le même temps, la Polynésie est passée d’une économie rurale à une économie dominée par le secteur secondaire et surtout tertiaire. Cela a entraîné un changement considérable dans le mode de vie des habitants. Les salaires et les aides sociales ont permis à la majorité des habitants d’avoir accès à des habitations de type occidental, équipées de réfrigérateurs, machines à laver... Un nombre considérable de personnes disposent d’une voiture ou d’un véhicule à moteur. Mais cette aisance matérielle s’accompagne le plus souvent de dettes avec tous les soucis parfois très lourds qu’elles entraînent.
La santé s’est améliorée, en ce sens que la mortalité infantile a chuté de manière spectaculaire et la longévité a progressé très visiblement. En revanche, on assiste aussi à une progression alarmante des maladies du trop manger et du mal manger, en particulier du diabète, malgré une dentition en bien meilleur état. Les cancers semblent en progression, la santé psychologique et mentale s‘est sans doute bien détériorée, notamment sous l’effet du paka1, et la progression des suicides chez les jeunes est aussi un signe inquiétant de mal être.
Un gros effort a été fait dans le domaine de l’instruction, malgré les conditions difficiles dans certains archipels. Le nombre d’étudiants inscrits à l’université témoigne d’une certaine réussite, mais la proportion d’échecs scolaires reste trop importante et entraîne en zone urbaine des conséquences sociales regrettables, cet échec étant une des causes de la marginalisation d’une partie de la population.
Le passage de la vie rurale à la vie urbaine a entraîné un changement profond dans les mentalités qui sont devenues plus individualistes. Ce changement profond de mentalité a permis aux plus doués de s’élever socialement et d’échapper à une solidarité familiale dont certains membres abusaient. Mais elle a aussi fait perdre des avantages. Il est symptomatique de voir que les personnes qui accompagnent des malades évacués des îles vers l’hôpital de Papeete réclament que leur soit construit un foyer d’accueil, car elles ne trouvent plus l’hospitalité chez leurs parents habitants Papeete. Autre exemple : dans les petites îles des Tuamotu, jadis ceux qui faisaient de bonnes pêches distribuaient le surplus de poissons à leurs voisins et parents ou même à toute la population ; les congélateurs les invitent maintenant à faire des réserves pour leur compte personnel.
La culture a subi de fortes transformations, mais elle peut cependant se reconnaître dans le succès de sports comme le surf ou le va’a2 et dans la vitalité de l’artisanat traditionnel. Cependant, les langues polynésiennes reculent chez les jeunes et s’ils sont attirés par la danse traditionnelle, il sera sans doute difficile de maintenir certaines expressions chorégraphiques et musicales, d’autant plus que l’influence des modes vestimentaires, de la musique occidentale et même des idées « mondialistes » est très forte chez eux.
La famille évolue tout doucement de la famille élargie à la famille nucléaire, mais cette adaptation à une nouvelle manière de vivre n’a malheureusement pas entraîné de progrès. Le nombre de familles éclatées est considérable avec les conséquences que l’on devine. Les jeunes se plaignent souvent de l’atmosphère familiale qui manque souvent de chaleur, sans parler des méfaits désastreux de l’alcool et du paka. Les disputes sont fréquentes, on se plaint de l’indifférence, de l’égoïsme, du manque de responsabilités des parents ou des grands enfants. Enfin, ces dernières années, les violences familiales et les abus sexuels se sont révélés beaucoup trop fréquents.
Il y a pourtant de très bonnes familles, très unies et très heureuses, mais, même là, les parents se plaignent de la difficulté à transmettre des valeurs qui sont en contradiction avec les modèles que les jeunes découvrent dans les médias ou dans l’exemple de certains de leurs camarades de classe ou de loisirs.
Si l’individualisme a fait des progrès, il faut cependant constater que dans les milieux ma’ohi, l’esprit communautaire reste très fort. Les gens sont très sensibles au jugement de la communauté, ce qui se traduit dans l’expression : mea ha’ama (ça fait honte, c’est-à-dire : c’est mal vu). L’esprit d’initiative est beaucoup moins freiné qu’autrefois par la communauté, cependant la solidarité n’a pas totalement disparu. Elle se manifeste par exemple dans les deuils et les épreuves vécues par un membre de la communauté. Cette solidarité permet aussi, dans les paroisses de toutes confessions, à des gens pauvres et sans grands moyens de réaliser des constructions importantes avec leurs propres ressources et par le travail de leurs mains. En effet, c’est dans le cadre de la religion qu’ils trouvent les motivations et la vie sociale dont ils ont besoin.
L’atmosphère sociale s’est certainement dégradée dans la zone urbaine où l’on déplore les vols et le manque de sécurité ; pourtant, les relations sociales restent empreintes de cordialité. Dans cette société pluriethnique et pluriconfessionnelle, il y a beaucoup de tolérance. De grands progrès ont été réalisés dans les relations entre chrétiens de confessions différentes et, dans ce domaine, des témoignages émouvants et étonnants pourraient être évoqués. Je ne résiste pas à l’envie d’en citer un. Un pasteur à la retraite de l’Église Sanito, en visite dans l’atoll de Niau, remarque l’église catholique. Les catholiques, autrefois nombreux, ont émigré à Papeete ; ceux qui restent peuvent se compter sur les doigts de la main. L’église, dont la construction a été entreprise au temps où les fidèles étaient nombreux, n’a pas été vraiment terminée, aussi se dégrade-t-elle et, dans quelques années, elle tombera en ruines. Cet homme ne supporte pas ce spectacle qui lui apparaît comme un signe de mort pour l’île. C’est un homme très respecté, il s’en va dans d’autres îles solliciter des perliculteurs de sa confession et les persuade de réparer l’église de Niau et d’en achever la construction. Ces gens font avertir l’évêque de leur projet, recueillent 40 millions de FCFP et, quelques mois plus tard, remettent à l’évêque les clés d’une église neuve et pimpante. Mais cette église n’est-elle pas trop grande pour la poignée de fidèles catholiques qui subsiste encore dans l’île ? Qu’à cela ne tienne, chaque dimanche, des sanitos viennent assister à l’office catholique. Il ne s’agit pas de conversions, mais de relations d’amitié et de bon voisinage. Ce fait divers est symptomatique d’un désir de plus en plus répandu de voir la vie religieuse devenir un facteur d’union plutôt que de division.
S’il y a des risques de violence, des attitudes irrespectueuses envers les biens publics et privés, cela est souvent le fait de jeunes appartenant à cette partie de la population qui a été marginalisée par l’échec scolaire, le chômage, l’inadaptation à la société. Leur attitude reflète leur sentiment de n’avoir rien à respecter dans une société dans laquelle ils n’ont pas de place.
Quel jugement porter sur cette évolution ? On peut regretter bien des choses, mais était-il possible de lui échapper ? Même si une telle évolution s’est faite en partie sous l’influence d’un facteur externe et, dans un certain sens regrettable - le centre d’expérimentations nucléaires -, elle était inévitable à long terme. Il faut cependant déplorer que les transformations économiques et sociales aient marginalisé une partie de la population. S’il y a un échec, c’est bien l’apparition d’une frange de la population qui a perdu en grande partie ses traditions culturelles et sociales tout en s’intégrant très mal dans une nouvelle société dont elle a surtout acquis les défauts. Et pourtant, même dans ce milieu, il subsiste des valeurs et des raisons d’espérer. Par ailleurs, on a trop cru que le développement matériel suffisait pour rendre les gens heureux. Derrière une façade insouciante et joyeuse, il y a beaucoup de gens insatisfaits et malheureux, et ceci, dans toutes les classes sociales.
Un véritable développement humain est-il possible en Polynésie française ?
Le développement dépend d’abord des ressources économiques. Une économie de subsistance n’est plus possible puisqu’une part considérable de la population s’est concentrée dans la zone urbaine où elle ne dispose pas de terres cultivables ni même d’accès à la mer pour y pêcher. Le retour vers les îles est problématique, les « revenants » sont souvent mal accueillis quand il faut partager avec eux des terres peu nombreuses et des ressources assez maigres.
Actuellement les trois principales ressources sont par ordre d’importance : le tourisme, la perle, la pêche. La beauté des paysages, la douceur du climat et le caractère aimable et accueillant de la population font de la Polynésie une terre de tourisme, même si l’éloignement des grands centres de population rend ce tourisme coûteux. La petite hôtellerie et les activités annexes au tourisme conviennent assez bien aux Polynésiens. C’est avec beaucoup plus de réticences qu’ils se résignent à gagner leur vie dans la grande hôtellerie dont les contraintes d’horaires leur sont très déplaisantes. Et pourtant, l’exemple de Bora Bora montre qu’ils finissent par accepter cette vie quand ils n’ont pas d’autres choix. Le tourisme reste cependant une ressource fragile, sujette à des crises.
La perle a permis à des Paumotu de devenir des entrepreneurs importants, maniant des capitaux considérables, mais tous n’ont pas su gérer durablement leur entreprise. Cette activité a repeuplé les Tuamotu de l’Ouest et Mangareva et la population locale s’y est bien adaptée. À cause des grands profits et des risques qu’elle comporte, la perliculture a introduit un esprit de compétition qui dégénère souvent en malhonnêteté : vol de nacres et de perles, roublardise de certains intermédiaires, trafics parallèles, etc. De plus, là encore, l’avenir reste incertain.
Les Polynésiens se sont facilement adaptés à la grande pêche dont le rythme - un temps de travail intensif et rude suivi d’un temps égal de repos et de détente passé à terre - convient à beaucoup de jeunes. Il semble que cette activité soit moins soumise aux aléas internationaux que les deux précédentes.
Quelques milliers de Marquisiens et de Paumotu vivent toujours de la récolte du coprah. Les revenus sont maigres, mais les besoins sont réduits et il y a toujours des gens qui ne voudraient pas d’une autre vie que celle-là. Il est souhaitable que cette activité, la seule possible dans l’est des Tuamotu, se maintienne et qu’elle soit stimulée par la régénération des cocoteraies avec des hybrides plus productifs. De nouvelles recherches sur l’huile de coprah semblent indiquer que sa valeur alimentaire est bien meilleure que ce que l’on a cru longtemps. Il se pourrait donc que l’on assiste à une remontée des cours.
Est-il possible de développer d’autres activités économiques ? Un handicap sérieux réside dans le fait qu’une partie de la population, dont le noyau est constitué par tous ceux qui sont rétribués par l’État français, dispose de salaires calculés sur le revenu des fonctionnaires métropolitains multiplié par l’indice 1,84 alors que les activités d’exportation et de tourisme doivent faire face à la concurrence internationale. C’est une situation qui génère un renchérissement du coût de la vie et, par ricochet, des salaires élevés et donc qui freine le développement des activités d’exportation et du tourisme. Mais il sera difficile d’en sortir car les salaires et pensions versés par l’État stimulent le commerce et les activités du secteur tertiaire et constitueraient, dit-on, la seconde ressource de la Polynésie après le tourisme.
Il est très important que le développement soit harmonieux, c’est-à-dire qu’il profite à l’ensemble de la population. À cet égard, l’institution du régime de solidarité, qui permet même à ceux qui n’ont pas de revenus d’accéder aux soins médicaux gratuits, constitue un grand pas dans la bonne direction. Une autre action nécessaire est l’aide au logement. Les efforts conjugués du territoire et de l’État permettent de construire un grand nombre de logements. Si cette politique est maintenue, elle sera une bonne base pour les progrès de l’hygiène, de la santé, de la réussite scolaire et de la paix sociale.
Mais cela ne suffit pas, il faut aussi lutter contre les facteurs de dégradation sociale. Pendant longtemps l’alcool a été le problème social majeur du territoire, mais voilà que le cannabis lui dispute cette place. Ces deux fléaux sont certainement le signe d’un mal être, mais ils contribuent aussi à l’augmenter.
La famille est le cadre indispensable du développement des enfants ; elle satisfait leur besoin de sécurité et d’affection et c’est le lieu par excellence de la transmission des valeurs. Le Synode des jeunes, qui a fonctionné dans l’Église catholique durant toute l’année 2003 - et qui a organisé la consultation de plus de trois mille jeunes -, a montré que la valeur que les jeunes plaçaient au premier rang était la famille, certains se félicitant de vivre heureux dans une famille heureuse, alors que d’autres se plaignent de ne pas trouver dans leur famille la sécurité, la compréhension et l’amour dont ils rêvent. Les déficiences familiales se traduisent par des handicaps très sérieux dans la réussite et l’insertion sociales. Or, comme nous le disions plus haut, la situation laisse fort à désirer.
Par contre, bien qu’il faille déplorer une petite délinquance qui sévit surtout dans le secteur urbain ¢ vols de toute espèce, agressions... ¢, la société polynésienne reste une chance pour un véritable développement humain. Cette population est variée dans ses origines : polynésienne, européenne, chinoise et des métissages anciens, mais aussi continus, permettent à ses composantes d’avoir des limites de plus en plus imprécises. Elle se rattache à des dénominations religieuses variées : protestants de l’Église évangélique, catholiques, mormons, sanitos, adventistes... pour ne citer que les plus anciennes. Mais toutes ces confessions se rattachent à la révélation chrétienne et ont donc ensemble des valeurs communes et en particulier le aroha, mot qui signifie à la fois compassion et amour, et qui a une grande résonance dans les cœurs polynésiens. Cette population est unie et pacifique, il n’y a pour ainsi dire pas de racisme. La vie sociale est donc bien facilitée.
En dépit d’un individualisme grandissant sous l’influence des nouveaux modes de vie, le besoin de solidarité et de vie communautaire reste très fort. Il ne s’agit pas de « communautarisme » car les communautés, dont la base est le plus souvent religieuse, restent ouvertes, elles ne s’ignorent pas et s’entraident volontiers.
Dans le tableau de la vie sociale, il n’est pas possible de passer sous silence l’influence de la politique. Les luttes politiques sont le prix à payer pour qu’un régime démocratique s’instaure. Malheureusement, elles sont à l’origine de tensions, parfois pénibles, qui divisent la population jusque dans les plus petites îles. Après chaque élection municipale, le tissu social est déchiré dans les petites communautés insulaires ; au point que l’Église a été obligée de demander aux responsables laïcs des communautés insulaires de ne pas se porter candidat, afin d’être en mesure, après les élections, de travailler à la réconciliation de la communauté. La conquête du pouvoir entraîne aussi les factions à s’assurer une clientèle par des procédés qui finissent par les déconsidérer. Un grand progrès serait de voir s’instaurer plus de considération et plus de respect entre les adversaires politiques. Les différentes Églises ont donc une grande responsabilité dans le développement de la Polynésie, bien que les injustices soient loin de ce qui se fait dans certains pays d’Amérique du Sud, il reste à combattre tout ce qui empêche les Polynésiens de bénéficier des possibilités de développement.
En premier lieu viennent les deux fléaux que sont l’alcool et le paka. L’alcool est un vieil ennemi contre lequel ont lutté toutes les générations de missionnaires : il génère la pauvreté, la détérioration de la santé, des souffrances morales, mais surtout il décourage et démotive. Le mot pakalolo, nous l’avons vu, est emprunté au hawaïen ; paka qui, comme le tahitien pata, signifie tabac et lolo, qui, comme le tahitien roro, signifie cerveau. Le mot pakalolo évoque donc la ressemblance du cannabis avec le tabac et ses effets nocifs sur le cerveau. Introduit semble-t-il par des surfers hawaïens, il pousse très facilement dans toutes les îles de la Polynésie et la concentration du principe actif y est particulièrement forte. Très largement consommé, il est responsable de la croissance des maladies mentales, de drames familiaux et d’accidents, mais surtout d’une démotivation tout à fait défavorable au développement. En outre, sa culture et sa vente clandestines permettent des profits sans rapport avec ce qu’un honnête travailleur peut gagner. Ces profits ne sont pas toujours faciles à dissimuler et les trafiquants se jalousent et probablement se dénoncent mutuellement, aussi dealers et cultivateurs se retrouvent souvent en prison.
Les Églises doivent aussi attirer l’attention de leurs fidèles sur les valeurs familiales et inciter les jeunes à constituer des couples fondés, non pas sur le hasard de rencontres occasionnelles, comme il arrive si souvent, mais sur un véritable amour qui veut s’inscrire dans la durée et faire face à ses responsabilités.
Un autre domaine où les différentes dénominations religieuses n’avaient pas eu à intervenir jusqu’à présent, mais qu’elles doivent de toute urgence prendre en considération, est l’environnement. Les Polynésiens vivent dans un cadre particulièrement beau, mais qui commence à se dégrader sérieusement. Les habitudes anciennes d’insouciance dans la gestion de l’environnement n’étaient pas désastreuses tant que la concentration de la population était faible et que la consommation de produits importés restait peu importante. Il n’en est plus de même actuellement. Il est nécessaire de rappeler aux chrétiens que la création est un don de Dieu à travers lequel il révèle aux hommes son amour. La nature est le langage dans lequel Dieu a choisi de manifester aux hommes sa bonté et sa beauté. Sans parler de « réenchanter la nature » comme le New Age, il est important d’habituer les chrétiens à voir dans la création un don de Dieu qui doit être aimé et respecté. Salir et polluer la nature est une insulte au Créateur en même temps que la manifestation d’un égoïsme et d’un mépris sordide envers ceux qui partagent avec nous un pays qui est sorti beau des mains de Dieu.
La Polynésie peut-elle demeurer ce pays heureux qui continue de faire rêver tant de gens de par le monde ? Certainement pas si elle se laisse aller. Elle doit regarder son avenir en face et agir simultanément dans plusieurs domaines. Il lui faut conquérir son indépendance économique pour être capable de nourrir ses habitants. Il lui faut aussi veiller à ce que l’exclusion qui frappe déjà certaines couches de la population ne s’étende pas, il faut même s’appliquer à la faire reculer. Enfin pour que la douceur de vivre ne soit pas une façade mensongère, il faut lutter aussi bien contre toutes les causes de dégradation humaine et sociale que contre toutes les causes de souffrances secrètes et s’appliquer à conserver les qualités traditionnelles de la culture polynésienne : solidarité, acceptation de l’autre, compassion.
Dans l’Église évangélique et, principalement sous l’influence du théologien Duro Raapoto, ce besoin de retour aux valeurs traditionnelles a donné naissance à une sorte de messianisme qui a été bien décrit par Bruno Saura dans un article publié récemment dans le Bulletin de la Société des études océaniennes (2002 : 2-50). Il serait trop long de décrire ici ce phénomène religieux qui prône une méfiance envers tout ce que les Européens ont apporté en Polynésie et la redécouverte de valeurs religieuses que les Polynésiens ont connues, puis qu’ils ont commencé à perdre avant même l’arrivée des premiers navigateurs, mais surtout depuis cette arrivée. S’il y a quelque chose de vrai dans ces affirmations, c’est bien qu’une société heureuse ne peut pas se construire sur les valeurs du capitalisme libéral. Le fondateur du capitalisme, Stuart Mill, a bien montré que son système reposait sur l’égoïsme humain. L’égoïsme peut stimuler l’action, mais il est incapable de construire une société harmonieuse et heureuse. Sans partager les idées de Duro Raapoto, je crois qu’il a raison d’inciter les Polynésiens à garder certaines de leurs qualités traditionnelles, même au prix d’une moins forte réussite individuelle.
Les valeurs de la solidarité doivent du reste s’étendre à d’autres domaines que ceux où celle-ci se manifestait traditionnellement, par exemple la gestion de l’environnement. On ne peut laisser aux seuls pouvoirs publics la responsabilité d’un tel programme. Si les aspects économiques du développement sont du ressort de ces pouvoirs publics et des différents entrepreneurs, encore faut-il que tous ceux qui ont en charge le bien-être social de la population vérifient que, sous prétexte de développement économique, l’on n’est pas en train de dégrader l’environnement et de susciter des transformations pernicieuses pour la qualité de vie.
Nous avons évoqué assez longuement les facteurs de dégradation humaine et sociale. La lutte contre ces causes de dégradation ne pourra être menée efficacement que si un vaste consensus se manifeste dans toute la population, ce qui suppose une prise de conscience et une détermination qui n’existent pas encore.
Pour lutter contre l’influence délétère du matérialisme et de l’individualisme développés par la société occidentale d’aujourd’hui, tous doivent comprendre que l’égoïsme, le manque de solidarité et le manque de respect de l’autre rendent la vie sociale de plus en plus pénible. Au contraire, lorsque chacun s’efforce de respecter son prochain et ses biens, lorsqu’on se préoccupe aussi des autres dans sa façon de vivre, une qualité de vie, qui est le véritable développement humain, apparaît.

Papeete, 31 décembre 2003.
© Société des Océanistes - 2004

COMMENTAIRE

Chers frères et sœurs, bonjour !
L’Évangile de ce dimanche (Mt 22,15-21) nous présente un nouveau face à face entre Jésus et ses opposants. Le thème affronté est celui du tribut à César : une question « épineuse », sur le caractère licite ou non de payer la taxe à l’empereur de Rome, à laquelle était assujettie la Palestine au temps de Jésus. Il y avait différentes positions. Par conséquent, la question que lui adressent les pharisiens : « Est-il permis ou non de payer l’impôt à César ? » (v.17) constitue un piège pour le Maître. En effet, selon ce qu’il aurait répondu, il aurait été accusé d’être pour ou contre Rome.
Mais Jésus, dans ce cas aussi, répond avec calme et profite de la question malicieuse pour donner un enseignement important, en s’élevant au-dessus de la polémique et des affrontements opposés. Il dit aux pharisiens : « Faites-moi voir l'argent de l'impôt ». Ils lui présentent une pièce d’un denier, et Jésus, en observant la monnaie, demande : « De qui est l’effigie que voici ? et l’inscription ? ». Les pharisiens ne savent que répondre : « De César ». Alors Jésus conclut : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». (cf. vv.19-21). D’un côté, en intimant de rendre à l’empereur ce qui lui appartient, Jésus déclare que payer la taxe n’est pas un acte d’idolâtrie, mais un acte dû à l’autorité terrestre ; de l’autre — et c’est là que Jésus donne le « coup de grâce » —, en rappelant le primat de Dieu, il demande de lui rendre ce qui lui revient en tant que Seigneur de la vie de l’homme et de l’histoire.
La référence à l’effigie de César, gravée sur la monnaie, dit qu’il est juste de se sentir à plein titre — avec des droits et des devoirs — citoyens de l’État ; mais symboliquement, cela fait penser à l’autre image qui est imprimée en tout homme : l’image de Dieu. Il est le Seigneur de tout, et nous, qui avons été créés « à son image », nous appartenons avant tout à Lui. Jésus tire de la question qui lui est posée par les pharisiens, une interrogation plus radicale et vitale pour chacun de nous, une question que nous pouvons nous poser : à qui est-ce que j’appartiens ? À la famille, à la ville, aux amis, à l’école, au travail, à la politique, à l’État ? Oui, certainement. Mais avant tout — nous rappelle Jésus — tu appartiens à Dieu. Voilà quelle est l’appartenance fondamentale. C’est Lui qui t’a donné tout ce que tu es et tout ce que tu as. Et donc, jour après jour, nous pouvons et nous devons vivre notre vie dans la re-connaissance de notre appartenance fondamentale et dans la re-connaissance du cœur envers notre Père, qui crée chacun de nous individuellement, unique, mais toujours à l’image de son Fils bien-aimé, Jésus. C’est un mystère magnifique.
Le chrétien est appelé à s’engager concrètement dans les réalités humaines et sociales sans opposer « Dieu » et « César » ; opposer Dieu et César serait une attitude fondamentaliste. Le chrétien est appelé à s’engager concrètement dans les réalités terrestres, mais en les éclairant avec la lumière qui vient de Dieu. Se remettre en priorité à Dieu et l’espérance en Lui ne comportent pas de fuite de la réalité, mais au contraire de rendre activement à Dieu ce qui lui appartient. C’est pour cela que le croyant regarde la réalité future, celle de Dieu, pour vivre la vie terrestre en plénitude, et répondre avec courage à ses défis.
Que la Vierge Marie nous aide à vivre toujours en conformité à l’image de Dieu que nous portons en nous, à l’intérieur, en apportant également notre contribution à la construction de la cité terrestre.

© Libreria Editrice Vaticana – 2017