Pko 31.07.2016

Eglise cath papeete 1Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°43/2016

Dimanche 31 juillet 2016 – XVIIIème Dimanche du Temps ordinaire – Année C

Humeurs…

Vivre ensemble

Les attentats multiples perpétrés en France, en Allemagne et un peu partout dans le monde nous rappellent que le « vivre ensemble » n’est jamais un acquis mais se construit patiemment jour après jour que Dieu nous donne. « Vivre ensemble » tout comme « aimer » ne se conjugue qu’au présent…

Si nous voulons mettre un terme à ces ignobles violences… si nous voulons que notre Fenua n’entre jamais dans le cercle infernal des attentats, il nous faut absolument veiller à la justice sociale. L’exclusion qui grandit à laquelle s’ajoute le repliement sur nous-même sont les ferments de la violence qui se fait jour et qui pourrait devenir demain pour nous aussi notre quotidien.

Il n’y a pas de paix sans justice… il n’y a pas de paix sans que la dignité de tout homme soit respectée et protégée. Ailleurs comme ici aussi, nous compromettons et mettons la paix en danger en raison de « guerres d’intérêts », de « guerres pour l’argent ».

La paix de demain se joue maintenant, aujourd’hui… Allons-nous savoir quitter notre égoïsme, allons-nous nous mettre tous ensemble autour d’une table pour oser les « conversions » sociales et économiques nécessaires et indispensables à cette paix…

Il n’y a pas de guerre de religion mais la guerre de l’égoïsmes !

« Le monde est en guerre… une guerre pour l’argent »

Un mot qui se répète beaucoup est « insécurité ». Mais le vrai mot est « guerre ». Depuis longtemps nous disons : « le monde est en guerre par morceaux ». C’est une guerre. Il y avait celle de 14, avec ses méthodes ; puis celle de 39-45, une autre grande guerre dans le monde ; et maintenant il y a celle-ci. Elle n’est pas très organique, peut-être ; organisée, oui, mais organique… je dis … Mais c’est une guerre. Ce saint prêtre, qui est mort justement au moment où il offrait la prière pour toute l’Église, est unique ; mais que de chrétiens, que d’innocents, que d’enfants… Pensons au Nigeria, par exemple. « Mais c’est l’Afrique… ». C’est une guerre. N’ayons pas peur de dire cette vérité : le monde est en guerre parce qu’il a perdu la paix.

Je voudrais dire un seul mot pour clarifier. Quand je parle de guerre, je parle de guerre vraiment, non de guerre de religion, non. Il y a une guerre d’intérêts, il y a une guerre pour l’argent, il y a une guerre pour les ressources de la nature, il y a une guerre pour la domination des peuples : cela c’est la guerre. Quelqu’un peut penser : « Il parle de guerre de religion ». Non. Toutes les religions veulent la paix. La guerre, ce sont les autres qui la veulent. Compris ?

Pape François – 27 juillet 2016

Tribune libre de la roue qui tourne

Je suis qui je suis

« Il vaut mieux se faire détester pour ce que l’on est que de se faire aimer pour ce que l’on n’est pas. » André Gide

En tant qu’handicapée physique, j’ai toujours cru, égoïstement, que la pire frustration au monde était d’habiter un corps qui n’obéissait jamais. J’ai grandi avec cette impression d’être prisonnière de moi-même, un esprit libre dans un corps impotent. Le supplice de vouloir sans pouvoir !

Mais aujourd’hui, mes rencontres et échanges avec quelques « ra’era’e » m’ont obligée à relativiser mon malheur. Certes, mon corps n’en fait qu’à sa tête mais, dans lequel, je pouvais être moi. Mais, eux, sont nés dans un corps qui les empêche d’être eux-mêmes. Quand je leur demande de me donner une de leurs qualités et un de leurs défauts, le même « défaut » revient : celui de ne pas être nés femme.

Que nous voulions ou pas, ils sont fondamentalement « femmes ». Ils ne le sont pas par caprice ou par provocation. Ils sont fondamentalement « femmes », nés cependant dans un corps avec un sexe d’homme. Ils sont fondamentalement « femmes », élevés cependant pour être de bons garçons. Ils sont fondamentalement « femmes », même quand on ne veut voir que des garçons. Cette réalité, ils en prennent conscience très jeune, avant 10 ans. Pendant l’adolescence, ils essayent d’être celui que tout le monde attend, celui qu’ils n’arriveront jamais à être. Quel calvaire de devoir être un autre ! Quel calvaire de ne pas être soi dans son propre corps !

Jusqu’au jour où, ils décident d’assumer… et de tout perdre souvent. Perdre leur famille qui s’entête à vouloir un fils ou un frère. Bien souvent, ils ont crié l’évidence. Mais qui a su les entendre ? Perdre leur place et, même, leur dignité dans une société qui les marginalise de plus en plus. Quelle insulte et quel jugement n’ont-ils pas eu ? Il suffit de rester près d’eux pour découvrir l’épreuve qu’ils endurent. Perdre tout signe d’existence puisque beaucoup n’ont ni carte verte ni carte d’identité. Ils ont disparu des radars de la société, sans que celle-ci ne s’en soucie, le jour où ils ont accepté d’être femmes, coûte que coûte.

Alors, ils doivent attendre la nuit pour s’exposer à la lueur d’un réverbère, tels qu’ils sont. Et pour survivre, ils vendent tout ce qui leur reste : leur corps. Avant d’y apporter un quelconque jugement, nous sommes-nous demandés s’ils avaient vraiment le choix ?

« Il vaut mieux se faire détester pour ce que l’on est que de se faire aimer pour ce que l’on n’est pas. »… mais sommes-nous conscients du prix que nous leur faisons payer ?

La chaise masquée

© Nathalie SH – P.K.0 – 2016

« Faire peuple »

En marge de l’actualité du jeudi 27 juillet 2016

À l’heure où nous clôturons nos « écoles de Juillet », il est réconfortant de constater combien ces écoles mobilisent laïcs, diacres et prêtres pour donner un souffle renouvelé à notre Église diocésaine. La disponibilité, le temps consacré, les énergies déployées, les temps de partage et de prière, les services rendus, autant de signes positifs qui nous invitent à croire que l’Esprit est bien à l’œuvre dans les cœurs. Mais pour nous conduire où ? Dans « La Joie de l’Évangile », le pape François nous lance un appel général à une conversion pastorale à travers la « beauté de faire peuple », d’être peuple. Faire peuple, être peuple a déjà une valeur humaine en soi, c’est quelque chose qui fait partie de la nature humaine, ce qui le fait homme. Le Saint Père invite à faire peuple en vivant auprès des gens. Cette proximité, dit-il, est « source d’une joie profonde », parce que c’est une joie qui vient de l’Esprit. La passion pour Jésus éveille forcément chez le disciple la passion pour les gens, parce que « le regard de Jésus s’élargit et se dirige, plein d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple ». Vivre ecclésialement notre mission de disciples doit nous conduire à la proximité et la rencontre.

Dans son exhortation, le pape François signale quatre principaux obstacles qui nous empêchent de faire peuple et d’être proches des gens comme l’était Jésus.

  1. Un premier obstacle, c’est l’isolement, la recherche individualiste d’autonomie qui empêche de sortir de soi-même, d’être proche des gens ; c’est l’isolement de la conscience, l’enfermement sur ses propres idées, la fermeture aux autres et particulièrement aux pauvres.
  2. Le deuxième obstacle est de s’éloigner du peuple ; Ceci entraine une conséquence inévitable, qui est la paresse pastorale qui porte à donner une plus grande importance à l’organisation qu’aux personnes auxquelles il s’agit de communiquer l’Évangile et d’accompagner dans le développement de leur foi
  3. Le troisième obstacle c’est la « mondanité spirituelle », car elle parait aux yeux du Saint Père une tentation actuelle grave. Quand nous y succombons, « nous nous attardons comme des vaniteux qui disent ce qu’on devrait faire, comme des maitres spirituels et des experts en pastorale qui donnent des instructions tout en restant au dehors. Nous perdons alors le contact avec la réalité douloureuse de notre peuple fidèle ».
  4. Enfin, le quatrième obstacle consiste à séparer vie privée et Mission d’évangélisation : « la mission au cœur du peuple n’est ni une partie de ma vie ni un ornement que je peux quitter, ni un appendice, ni un moment de l’existence. Elle est quelque chose que je ne peux pas arracher de mon être si je ne veux pas me détruire ».

Les écoles de Juillet sont terminées, la mission continue. Puisse l’invitation du Pape François à « faire peuple » guider notre route et éclairer notre façon de vivre ensemble cette mission.

+ R.P. Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete – 2016

La parole aux sans paroles – 46

Portrait d’homme : Temana

« Jusqu’à 12 ans, j’ai toujours caché ma maladie à mes parents. Je ne voulais pas qu’ils aient une mauvaise réputation avec un fils handicapé. Je ne voulais pas leur faire honte », c’est le cri déchirant de Temana, un enfant adopté. Une histoire tragique et bouleversante qui se passe de tout commentaire tant les émotions sont fortes !

D’où viens-tu ?

« Je suis à Faaa, mes vrais parents sont de Tavararo. À l’âge de 1 an, je suis passé en adoption plénière. J’ai été adopté par des popaa. On est parti en France. J’ai vécu 19 ans là-bas. Mais dès qu’on est arrivé à Paris, à l’aéroport même, mes parents se sont séparés. Mon père est parti avec une autre femme et m’a laissé seul avec ma maman. J’ai grandi avec ma maman mais ça se passait mal. Elle était alcoolique. Moi, ben, j’étais un enfant terrible. À 12 ans, je suis passé devant un juge. »

Pourquoi ?

« J’ai tapé ma maman, je lui ai donné un coup de couteau. Avant, je n’arrivais pas à en parler. Soit je pleurais, soit je m’énervais. Aujourd’hui, je suis un peu plus mature. »

Et ton papa ?

« Il s’en foutait. Il avait sa vie à lui. Il a plein d’argent mais, l’amour, il ne l’a pas. Il s’en foutait de moi. À 14 ans, il a voulu me récupérer. Il m’a dit que ça ne l’intéressait pas de s’occuper de moi bébé. »

Avaient-ils d’autres enfants ?

« Non, ma maman ne pouvait pas avoir d’enfant. C’est pour ça qu’ils m’ont adopté. Mais je vais te dire, une adoption, ce n’est pas facile. Beaucoup veulent des enfants tahitiens mais il faut bien s’en occuper ! Il faut donner une vraie famille. Moi, je n’ai jamais eu de famille. Je ne sais pas ce que c’est de manger avec papa et maman. Ils s’engueulaient tout le temps. Je n’ai jamais pu manger tranquillement à table avec eux. J’ai été tellement déçu. Je croyais qu’ils m’aimaient, ils étaient venus me chercher, moi. »

Explique-nous ce qui s’est passé avec ta mère.

« Comme elle était alcoolique, elle ne supportait rien, elle ne supportait pas mes bêtises d’enfant. Et ça m’énervait. Elle boit tout le temps. Même hier, quand je l’ai appelée avec Père, elle avait bu. Ça m’a énervé, heureusement, Père m’a calmé. Ils ne veulent pas que je rentre en France. Mais moi, je serai mieux en France qu’ici, surtout avec ma maladie. »

Tu es malade ?

« Je suis schizophrène. »

Ça te gène de nous parler de ta maladie

« Non. En fait, j’ai toujours su que j’étais malade. À 5 ans, je sentais déjà les crises, elles n’étaient grosses. Je passais déjà ma main à travers les vitres. Je cassais des verres, je cassais tout ce que j’avais sous la main. À 13 ans, on m’a mis en hôpital psychiatrique. J’ai fait beaucoup d’hôpital psy. Tu sais, jusqu’à 12 ans, j’ai toujours caché ma maladie à mes parents. Je ne voulais pas qu’ils aient une mauvaise réputation avec un fils handicapé. Je ne voulais pas leur faire honte, comme ils sont dans l’armée. Ils m’ont demandé plusieurs fois si je n’entendais pas des voix. J’ai menti à tout le monde, j’ai menti à mes parents, j’ai menti au médecin, j’ai menti au psychologue, j’ai dit non mais ça faisait longtemps que j’entendais des voix. Aujourd’hui encore, j’ai honte de ma maladie ! Je ne suis pas pa’i comme les autres. Père m’a expliqué que ce n’était pas de ma faute. Mais, ma maman ne peut plus marcher et a un cancer de la thyroïde. Et ça, c’est de ma faute. Elle m’a dit que c’était à cause de moi. Alors, tu vois ? »

Parles-nous de ces voix.

« Parfois, elles sont gentilles, parfois non. Il ne faut pas les écouter. À 12 ans, quand j’ai fait mal à ma maman, c’était les voix qui me disaient de le faire. Aujourd’hui, quand je les entends, je ne fais pas attention à ce qu’elles disent. Et quand ça s’accentue, c’est là que je m’énerve. »

Comment tu gères ta maladie dans la rue ?

« Ce n’est pas facile. Il y a plein de tentations… comme le paka. J’ai commencé le paka à 11 ans. Ce n’est pas bon pour moi, ça m’excite encore plus. Heureusement que Père est là. Je prends mes médicaments avec lui, je viens tous les jours au presbytère pour prendre mes cachets. J’essaye de ne pas refaire les mêmes erreurs qu’avant. Tous les jours elle m’accompagne, ma maladie. Et tous les jours, je dois faire face. »

Le plus dur ?

« C’est quand je suis en crise, c’est comme si je changeais d’apparence. Je m’énerve vite. Je suis en rage. Tout est retourné dans ma tête, je ne fais plus la part des choses. »

Mais tu n’en as pas fait ici ?

« Non, mais en France, ça m’arrivait tous les jours. »

Et comment les crises étaient gérées ?

« Ma maman ne gérait plus, elle appelait les flics. Les flics venaient me chercher. Mes crises augmentaient, je m’attaquais à toute ma famille sauf une personne, ma tatie. »

Pourquoi ?

« Parce qu’elle m’a toujours bien traité, comme son enfant ! Elle était toujours là quand j’avais besoin d’elle. Le respect, les lois, c’est elle qui m’a appris. »

Pourquoi ne vas-tu pas vivre avec elle ?

« Elle est malade. »

Tu as décidé de revenir ?

« Oui, je suis revenu en décembre 2012 pour voir mes parents biologiques qui habitent Mataiea maintenant. Ça s’est bien passé le premier mois et après ça s’est mal passé. Ils ne m’acceptent pas aussi ! Parce qu’ils ne m’ont pas élevé. »

Aujourd’hui, où tu dors alors ?

« À la Cathédrale. Quand il pleut, je dors dans l’église. Sinon, dehors. »

Comment tu vois ta vie dans 10 ans ?

« En famille ! Trouver un travail et être en famille. »

Ici ?

« Non, en France. Je veux y retourner. Ben, j’ai vécu 19 ans là-bas ! J’aime bien Tahiti, j’aime bien les gens mais il n’y a rien à faire. Je ne regrette pas d’être venu mais ce n’est pas du tout pareil. »

Et si tu pouvais changer une chose à ta vie…

« Ma maladie, ne pas être malade ! »

© Nathalie SH - Accueil Te Vai-ete - 2016

« Cultivons l’esprit de résistance »

Appel de responsables chrétiens et musulmans

Après Nice, c’est à Saint-Étienne-du-Rouvray que l’ignominie du terrorisme s’est déversée. L’attentat perpétré dans une des églises de la commune normande a provoqué la perte du père Jacques Hamel, 85 ans, décrit comme un homme de Dieu, humble et simple.

Comment rester impassible face à l’horreur qui s’est abattue dans un lieu de culte sur des hommes et des femmes de foi qui priaient simplement Dieu ? Nos pensées premières vont aux familles des victimes à qui nous adressons, pour les uns, nos sincères condoléances et, pour les autres, de prompts rétablissements.

Il ne peut être question de s’habituer à l’horreur et à la barbarie, ici ou ailleurs, partout dans le monde. Quand un être humain est assassiné, c’est toute l’humanité qui est meurtrie. Revendiquons l’amour et la fraternité, quand Daesh et ses alliés objectifs revendiquent la haine et la mort. Cultivons l’esprit de paix mais aussi l’esprit de résistance pour faire vivre les idéaux de justice.

Notre responsabilité est commune. Nous devons faire front commun contre ceux qui pratiquent le culte de la haine, comme ceux qui sont passés maîtres dans la récupération politique des tragédies. Les extrémistes identitaires ne sont jamais à bout de souffle pour désigner des boucs-émissaires aux malheurs qui frappent le pays et faire porter une responsabilité collective à des actes dont seuls les auteurs sont coupables. Diviser le corps social, c’est participer à la stratégie mortifère de Daesh.

Nous, évêques, prêtres, imams, rabbins, pasteurs et autres responsables religieux, directeurs d’institutions, enseignants, éducateurs, leaders associatifs, journalistes et intellectuels qui agissons au quotidien en faveur du dialogue interreligieux et du dialogue interculturel, ne voulons pas voir les années de travail, d’écoute et de sensibilisation pour le vivre – et le faire-ensemble être sapées en quelques instants.

Nous, qui cultivons l’unité par-delà les différences convictionnelles, refusons de céder du terrain. Nous continuerons à construire des ponts là où nos ennemis veulent les détruire pour bâtir des murs.

Ensemble, avec toute la société civile, il faut continuer à nous engager avec la même constance et avec toujours plus de force pour faire reculer l’intolérance et l’exclusion.

Ensemble, nous sommes plus forts.

Ensemble, agissons pour le bien de l’humanité.

© La Croix – 2016

Qu’est-ce qu’un martyr ?

Après la mort du P. Jacques Hamel, explications sur le martyre chrétien

Le père Jacques Hamel a été égorgé dans son église, mardi 26 juillet, lors d’une attaque terroriste revendiquée par Daech. L’occasion de revenir sur ce qu’est un martyr et de rappeler comment l’Église reconnait un martyre. Donner sa vie pour sa foi a de tout temps été considéré dans l’Église comme la voie par excellence vers la sainteté.

Qu’est-ce qu’un martyr ?

Le mot martyr vient du grec martys, signifiant « témoin » : littéralement, le martyros est celui qui rend témoignage, selon l’appel de Jésus dans les Actes des Apôtres : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

C’est dans l’Apocalypse que le mot commence à désigner ceux qui ont témoigné jusqu’au don de leur vie : « Je vis sous l’autel les âmes de ceux qui furent égorgés à cause de la parole de Dieu et du témoignage qu’ils avaient porté » (Ap 6, 9).

Pour cette raison, les premiers chrétiens vont considérer que ceux qui ont versé leur sang pour le Christ parvenaient directement à la béatitude céleste, même s’ils n’avaient pas été baptisés. Ce que les Pères de l’Église appelleront le « baptême de sang ». « Ne soyez pas surpris que j’appelle le martyre un baptême. Tout comme ceux qui sont baptisés sont lavés dans l’eau, de même ceux qui sont martyrisés sont lavés dans leur propre sang », expliquera plus tard saint Jean Chrysostome (Panégyrique de sainte Lucie).

Jusqu’au IIIe siècle, les martyrs sont alors aussi bien ceux qui ont souffert pour la foi que ceux qui sont morts pour elle. À partir du IVe siècle, alors que les persécutions contre l’Église déclinent, le mot désigne uniquement ceux qui ont été tués – on parlera de « confesseurs » pour ceux qui ont souffert au nom de leur foi – et dont le souvenir reste vivace.

Comment l’Église reconnaît-elle le martyre ?

Pour l’Église, le fait de donner sa vie pour le Christ est la voie par excellence vers la sainteté. Dans les processus de béatification de l’Église catholique, la reconnaissance du martyre dispense d’ailleurs de celle d’un miracle.

L’Église mène donc une enquête rigoureuse sur la vie du futur bienheureux et son martyre. « La réputation de martyre est l’opinion répandue parmi les fidèles selon laquelle le Serviteur de Dieu a subi la mort pour la foi ou une vertu liée à la foi », résume l’instruction Sanctorum Mater publiée en 2007 par la Congrégation des causes des saints.

Subir la mort suppose donc une libre acceptation de celle-ci, mais pas de la rechercher. « Il n’y a pas lieu de féliciter ceux qui vont au-devant du martyre ; un tel zèle n’est pas évangélique », écrit l’auteur du Martyre de Polycarpe, dès le IIe siècle. « Chacun doit être prêt à confesser sa foi, mais personne ne doit courir au-devant », ajoutera saint Cyprien de Carthage.

L’autre condition est que la cause de la mort doit être « la foi ou une vertu liée à la foi ». Il s’agit de la traduction actuelle de l’ancienne règle de l’Église selon laquelle le martyr devait avoir été « en haine de la foi ». S’il est « certes nécessaire de repérer des preuves irréfutables sur la disponibilité au martyre, écrivait Benoît XVI en 2006 à la Congrégation des causes des saints. Il est tout autant nécessaire qu’apparaisse directement ou indirectement, aussi d’une façon moralement certaine, la haine de la foi du persécuteur. » Or, soulignait-il, « les contextes culturels du martyre et les stratégies de la part du persécuteur, qui cherche toujours moins à mettre en évidence de façon explicite son aversion envers la foi chrétienne ou à un comportement connexe avec les vertus chrétiennes mais simule différentes raisons, par exemple de nature politique ou sociale, ont en revanche changé ».

Ainsi, Maximilien Kolbe (1894-1941), tué à Auschwitz en s’offrant à la place d’un père de famille, n’avait pas été béatifié comme martyr, en 1971 par Paul VI, mais sera canonisé comme tel par Jean-Paul II onze ans plus tard. De la même manière Edith Stein, carmélite déportée car d’origine juive, a été reconnue comme martyre. La récente béatification d’Oscar Romero ouvre aussi de nouvelles perspectives pour tous ceux qui ont été tués pour des raisons politiques, mais liées à leur engagement de foi.

En soulignant que le martyre peut avoir lieu à cause de « la foi ou une vertu liée à la foi », la Congrégation des causes des saints relève aussi d’autres formes de martyre. C’est ainsi que le P. Damien de Veuster, mort de la lèpre alors qu’il s’occupait des lépreux d’Hawaï a été proclamé « martyr de la charité » en 1995. De la même manière, l’Église reconnaît depuis les premiers siècles comme « martyres de la pureté » celles qui ont préféré la mort à la perte de leur vertu, comme sainte Maria Goretti (1890-1902) ou la bienheureuse Albertina Berkenbrock (1919-1931).

Le XXe siècle, un siècle de martyrs ?

Avec la béatification de 740 martyrs, Jean-Paul II est celui qui a reconnu le plus de martyrs, talonné par Benoît XVI (726) et François (723), signe que, « au terme du IIe millénaire, l’Église est devenue à nouveau une Église de martyrs », écrivait le pape polonais en 1994 dans Tertio millennio adveniente, invitant les diocèses à « ne pas laisser perdre la mémoire de ceux qui ont subi le martyre ».

Mais le mouvement de reconnaissance des martyrs des Églises émergentes est en fait engagé depuis le milieu du XIXe siècle, prenant en compte la réapparition des persécutions de masse, notamment dans les pays de mission (Afrique et Asie). Si ses prédécesseurs avaient béatifié peu de martyrs, Pie IX en célébrera les premières béatifications de masse avec les martyrs du Japon. Léon XIII continuera le mouvement avec les martyrs de Chine et du Vietnam, tandis que Benoît XV béatifiera ceux d’Ouganda et Paul VI ceux de Corée.

Les arrière-pensées politiques ne sont d’ailleurs pas toujours absentes (ainsi la béatification des martyrs de la Révolution française par Pie X en délicatesse avec la République ou les martyrs de Chine par Pie XII, au moment de l’émergence de la République populaire). Avec Jean-Paul II, ce sont les martyrs des grands totalitarismes du XXe siècle – qu’il a lui-même vécus – qui vont commencer à être élevés sur les autels : ceux du nazisme ou du communisme. Un mouvement continué par Benoît XVI et François : le 5 juin dernier, ce sont quinze prêtres et laïcs exécutés ou morts d’épuisement entre 1954 et 1970 par la guérilla communiste du Laos qui ont vu leur martyre reconnu, tandis que, le 3 février, Rome faisait de même pour trois prêtres tués par la guérilla péruvienne du Sentier lumineux…

Après avoir longtemps mis en avant les catholiques tués par d’autres chrétiens (martyrs des guerres de religion sous Pie IX, de l’anglicanisme sous Léon XIII), l’Église est aussi attentive, depuis quelques années, à la dimension œcuménique du martyre. Ainsi pour les chrétiens du Moyen-Orient. « Dans certains pays, on tue les chrétiens parce qu’ils portent une croix ou possèdent une Bible, et on ne leur demande pas avant de les tuer s’ils sont anglicans, luthériens, catholiques ou orthodoxes », affirmait le pape François en décembre 2013 dans un entretien à La Stampa, évoquant un « œcuménisme du sang ».

© La Croix - 2016

La peur enferme

Homélie du Cardinal André Vingt-Trois

Homélie du cardinal André Vingt-Trois prononcée mercredi 27 juillet à la cathédrale Notre-Dame de Paris lors de la messe célébrée pour les victimes de Saint-Étienne du Rouvray.

1. Seigneur, nous as-tu abandonnés ?

« Serais-tu pour moi un mirage, comme une eau incertaine ? » En ce moment terrible que nous vivons, comment ne ferions-nous pas nôtre ce cri vers Dieu du prophète Jérémie au milieu des attaques dont il était l’objet ? Comment ne pas nous tourner vers Dieu et comment ne pas Lui demander des comptes ? Ce n’est pas manquer à la foi que de crier vers Dieu. C’est, au contraire, continuer de lui parler et de l’invoquer au moment même où les événements semblent remettre en cause sa puissance et son amour. C’est continuer d’affirmer notre foi en Lui, notre confiance dans le visage d’amour et de miséricorde qu’il a manifesté en son Fils Jésus-Christ.

Ceux qui se drapent dans les atours de la religion pour masquer leur projet mortifère, ceux qui veulent nous annoncer un Dieu de la mort, un moloch qui se réjouirait de la mort de l’homme et qui promettrait le paradis à ceux qui tuent en l’invoquant, ceux-là ne peuvent pas espérer que l’humanité cède à leur mirage. L’espérance inscrite par Dieu au cœur de l’homme a un nom, elle se nomme la vie. L’espérance a un visage, le visage du Christ livrant sa vie en sacrifice pour que les hommes aient la vie en abondance. L’espérance a un projet, le projet de rassembler l’humanité en un seul peuple, non par l’extermination mais par la conviction et l’appel à la liberté. C’est cette espérance au cœur de l’épreuve qui barre à jamais pour nous le chemin du désespoir, de la vengeance et de la mort.

C’est cette espérance qui animait le ministère du P. Jacques Hamel quand il célébrait l’Eucharistie au cours de laquelle il a été sauvagement exécuté. C’est cette espérance qui soutient les chrétiens d’Orient quand ils doivent fuir devant la persécution et qu’ils choisissent de tout quitter plutôt que de renoncer à leur foi. C’est cette espérance qui habite le cœur des centaines de milliers de jeunes rassemblés autour du Pape François à Cracovie. C’est cette espérance qui nous permet de ne pas succomber à la haine quand nous sommes pris dans la tourmente.

Cette conviction que l’existence humaine n’est pas un simple aléa de l’évolution voué à la destruction inéluctable et à la mort habite le cœur des hommes quelles que soient leurs croyances et leurs religions. C’est cette conviction qui a été blessée sauvagement à Saint-Étienne du Rouvray et c’est grâce à cette conviction que nous pouvons résister à la tentation du nihilisme et au goût de la mort. C’est grâce à cette conviction que nous refusons d’entrer dans le délire du complotisme et de laisser gangréner notre société par le virus du soupçon.

On ne construit pas l’union de l’humanité en chassant les boucs-émissaires. On ne contribue pas à la cohésion de la société et à la vitalité du lien social en développant un univers virtuel de polémiques et de violences verbales. Insensiblement, mais réellement cette violence virtuelle finit toujours par devenir une haine réelle et par promouvoir la destruction comme moyen de progrès. Le combat des mots finit trop souvent par la banalisation de l’agression comme mode de relation. Une société de confiance ne peut progresser que par le dialogue dans lequel les divergences s’écoutent et se respectent.

2. La peur de tout perdre

La crise que traverse actuellement notre société nous confronte inexorablement à une évaluation renouvelée de ce que nous considérons comme les biens les plus précieux pour nous. On invoque souvent les valeurs, comme une sorte de talisman pour lequel nous devrions résister coûte que coûte. Mais on est moins prolixe sur le contenu de ces valeurs, et c’est bien dommage. Pour une bonne part, la défiance à l’égard de notre société, – et sa dégradation en haine et en violence – s’alimente du soupçon selon lequel les valeurs dont nous nous réclamons sont très discutables et peuvent être discutées. Pour reprendre les termes de l’évangile que nous venons d’entendre : quel trésor est caché dans le champ de notre histoire humaine, quelle perle de grande valeur nous a été léguée ? Pour quelles valeurs sommes-nous prêts à vendre tout ce que nous possédons pour les acquérir ou les garder ? Peut-être, finalement, nos agresseurs nous rendent-ils attentifs à identifier l’objet de notre résistance ?

Quand une société est démunie d’un projet collectif, à la fois digne de mobiliser les énergies communes et capable de motiver des renoncements particuliers pour servir une cause et arracher chacun à ses intérêts propres, elle se réduit à un consortium d’intérêts dans lequel chaque faction vient faire prévaloir ses appétits et ses ambitions. Alors, malheur à ceux qui sont sans pouvoir, sans coterie, sans moyens de pression ! Faute de moyens de nuire, ils n’ont rien à gagner car ils ne peuvent jamais faire entendre leur misère. L’avidité et la peur se joignent pour défendre et accroître les privilèges et les sécurités, à quelque prix que ce soit.

Est-il bien nécessaire aujourd’hui d’évoquer la liste de nos peurs collectives ? Si nous ne pouvons pas nous en affranchir, en nommer quelques-unes nous donne du moins quelque lucidité sur le temps que nous vivons. Jamais sans doute au cours de l’histoire de l’humanité, nous n’avons connu globalement plus de prospérité, plus de commodités de vie, plus de sécurité, qu’aujourd’hui en France. Les plus anciens n’ont pas besoin de remonter loin en arrière pour évoquer le souvenir des misères de la vie, une génération suffit. Tant de biens produits et partagés, même si le partage n’est pas équitable, tant de facilités à vivre ne nous empêchent pas d’être rongés par l’angoisse. Est-ce parce que nous avons beaucoup à perdre que nous avons tant de peurs ?

L’atome, la couche d’ozone, le réchauffement climatique, les aliments pollués, le cancer, le sida, l’incertitude sur les retraites à venir, l’accompagnement de nos anciens dans leurs dernières années, l’économie soumise aux jeux financiers, le risque du chômage, l’instabilité des familles, l’angoisse du bébé non-conforme, ou l’angoisse de l’enfant à naître tout court, l’anxiété de ne pas réussir à intégrer notre jeunesse, l’extension de l’usage des drogues, la montée de la violence sociale qui détruit, brûle, saccage et violente, les meurtriers aveugles de la conduite automobile… Je m’arrête car vous pouvez très bien compléter cet inventaire en y ajoutant vos peurs particulières. Comment des hommes et des femmes normalement constitués pourraient-ils résister sans faiblir à ce matraquage ? Matraquage de la réalité dont les faits divers nous donnent chaque jour notre dose. Matraquage médiatique qui relaie la réalité par de véritables campagnes à côté desquelles les peurs de l’enfer des prédicateurs des siècles passés font figure de contes pour enfants très anodins.

Comment s’étonner que notre temps ait vu se développer le syndrome de l’abri  ? L’abri antiatomique pour les plus fortunés, abri de sa haie de thuyas pour le moins riche, abri de ses verrous, de ses assurances, appel à la sécurité publique à tout prix, chasse aux responsables des moindres dysfonctionnements, bref nous mettons en place tous les moyens de fermeture. Nous sommes persuadés que là où les villes fortifiées et les châteaux-forts ont échoué, nous réussirons. Nous empêcherons la convoitise et les vols, nous empêcherons les pauvres de prendre nos biens, nous empêcherons les peuples de la terre de venir chez nous. Protection des murs, protection des frontières, protection du silence. Surtout ne pas énerver les autres, ne pas déclencher de conflits, de l’agressivité, voire des violences, par des propos inconsidérés ou simplement l’expression d’une opinion qui ne suit pas l’image que l’on veut nous donner de la pensée unique.

Silence des parents devant leurs enfants et panne de la transmission des valeurs communes. Silence des élites devant les déviances des mœurs et légalisation des déviances. Silence des votes par l’abstention. Silence au travail, silence à la maison, silence dans la cité ! À quoi bon parler ? Les peurs multiples construisent la peur collective, et la peur enferme. Elle pousse à se cacher et à cacher.

C’est sur cette inquiétude latente que l’horreur des attentats aveugles vient ajouter ses menaces. Où trouverons-nous la force de faire face aux périls si nous ne pouvons pas nous appuyer sur l’espérance ? Et, pour nous qui croyons au Dieu de Jésus-Christ, l’espérance c’est la confiance en la parole de Dieu telle que le prophète l’a reçue et transmise : « Ils te combattront, mais ils ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi pour te sauver et te délivrer. Je te délivrerai de la main des méchants, je t’affranchirai de la poigne des puissants. »

« Mon rempart, c’est Dieu, le Dieu de mon amour. »

© La Croix - 2016

Du prêtre…

Extrait du billet spirituel du Lamennais Magazine

Le 4 août, nous célèbrerons la fête de Saint Jean-Marie Vianney, saint patron des prêtres. Nous vous proposons quelques réflexions tirées du Lamennais Magazine sur le prêtre… pour nous aider à mieux les aimer… à les aimer en vérité.

L’image du prêtre

Le récent motu proprio du pape François, qui permet de démettre un évêque diocésain ou le supérieur d'un ordre religieux de ses fonctions s'il a fait preuve d'un « manque de diligence grave » pour gérer des cas d'abus sexuels sur mineurs, ne concerne pas uniquement nos évêques. Il concerne aussi les laïcs que nous sommes, et notre rapport aux prêtres qui nous entourent. Quelle image en avons-nous ? Quels sentiments nous inspirent-ils ? Respect frisant la déférence ? Admiration confinant à la vénération et peut-être à l'idolâtrie ? Projeter sur un prêtre une image idéalisée de lui-même n'est pas l'aimer vraiment et peut susciter bien de déviances. Dans l'Évangile, Jésus demande à ses disciples de ne pas se faire appeler « Père ». Il dénonce la tentation, classique, de la « toute-puissance » chez celui qui a un pouvoir d'influence. En creux, Jésus nous met aussi en garde : seul le Père mérite un attachement de tout notre être. Lui seul est digne d'être adoré. En définitive, aimer les prêtres c'est aimer des personnes et non l'image que l'on s'en fait…

Sophie de Villeneuve

Rédactrice en chef de Croire.

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Le prêtre

Il y a une boutade qui exaspère souvent les prêtres : « Vous, vos journées de travail, c’est le week-end ». Ce n’est pas un trait de méchanceté, mais la manifestation d’une ignorance : que peuvent bien faire les prêtres quand ils ne sont pas dans les églises à présider les sacrements ? Ces zones d’obscurité s’éclairent légèrement lorsque nous avons un besoin précis, quand nous demandons le baptême pour un enfant, par exemple. Alors, nous sommes invités à une réunion avec d’autres parents, à rencontrer le prêtre pour préparer la célébration…

En fait, quand nous nous interrogeons sur le ministère des prêtres, nous pensons d’abord aux tâches concrètes qu’ils peuvent assumer. Or celles-ci dépendent du projet pastoral diocésain ou local, des lieux, des circonstances… Et certains prêtres ne sont pas en paroisse. Si nous voulons approcher le sens profond de la fonction du prêtre, nous devons nous interroger autrement.

Il montre le Christ

Comme l’écrit le concile Vatican II : « Tous les prêtres, tant diocésains que religieux, participent avec l’évêque à l’unique sacerdoce du Christ et l’exercent avec lui ; aussi sont-ils établis les coopérateurs avisés de l’ordre épiscopal » (Christus Dominus, n.28). La source du ministère presbytéral est cette relation, approfondie au fil des ans, avec le Christ. Le prêtre, dans la communauté qui lui est confiée, a la charge de rendre le Christ présent et de vivre son sacerdoce. Jésus a résumé tous les multiples aspects de son sacerdoce dans cette unique phrase : « Le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi mais pour servir »  (Mc 10,45)… « Son sacerdoce n’est pas domination, mais service » (Benoît XVI, homélie du 12 septembre 2009).

Le prêtre doit être, comme lui, serviteur, c’est-à-dire vivre dans la proximité du Père et dans la proximité des frères. « La vie même du Christ doit imprégner le prêtre afin qu’il devienne entièrement un avec lui, que le Christ vive en lui et donne à sa vie sa forme et son contenu », poursuit le pape. Or, que nous disent les évangiles ? Au fil des pages, Jésus rassemble les foules et leur fait découvrir les Écritures, « en homme qui a autorité, et non pas comme les scribes » (Marc 1, 22). Sa parole est riche de ce partage intime qu’il entretient avec le Père dans la prière, et elle est féconde.

Le Christ libère des puissances qui emprisonnent et des savoirs aliénants où les lois humaines ont pris le pas sur la révélation divine. Il nourrit aussi les foules affamées de pain et de parole. Il guérit les malades et les possédés qui viennent à lui, leur faisant percevoir quel homme son Père désire. Rencontrant des bannis de la société, il leur manifeste la miséricorde divine où ils peuvent lire leur dignité d’hommes ou de femmes, tout comme leur appartenance au peuple élu.

Il accueille chacun au point où il en est, que ce soit le notable qui le reconnaît comme un maître ou la femme dont la conduite est jugée répréhensible. Cette conformation au Christ, le prêtre la vit en participant au ministère de l’évêque, que Vatican II présente autour de trois fonctions : enseigner, sanctifier, conduire. Cette triple fonction, les prêtres l’exercent chacun avec ses talents et ses dons particuliers, à travers une multitude de tâches, qui font d’eux des hommes de la Parole, des hommes des sacrements, des hommes de l’unité et de la mission.

La Parole, les sacrements, la mission

Hommes de la Parole, ils sont chargés de faire connaître à tous la « vérité de l’Évangile » (Ga 2,5), à travers la catéchèse et la prédication, mais aussi à travers des entretiens et l’étude des problèmes de ce temps : « S’ils veulent vraiment atteindre l’esprit des auditeurs, ils ne doivent pas se contenter d’exposer la parole de Dieu de façon générale et abstraite, mais ils doivent appliquer la vérité permanente de l’Évangile aux circonstances concrètes de la vie » (Presbyterorum ordinis, n.4). Hommes des sacrements, ils sont envoyés dans les communautés pour être « ministres de celui qui, par son Esprit, exerce sans cesse pour nous, dans la liturgie, sa fonction sacerdotale » (n.5).

Si tout leur temps ne doit pas être absorbé par l’action cultuelle, il n’empêche qu’ils doivent y être présents. Par le baptême, l’eucharistie, la réconciliation, le mariage ou l’onction des malades, ils permettent à la communauté d’entrer en communion avec le Christ. Ils sont enfin hommes de l’unité et de la mission, en présidant la communauté. Ils doivent avoir à cœur de construire celle-ci de sorte que chacun s’y sente accueilli et puisse grandir en liberté et en responsabilité, mais aussi pour que la communauté participe à l’édification de la société, en particulier en développant les services de charité et de solidarité pour que le Christ soit honoré en tous.

Les prêtres ne peuvent assumer ces fonctions que dans et avec une communauté. S’impose pour eux d’être à son écoute, de travailler et de réfléchir avec elle. La communauté de son côté doit soutenir ce qui est entrepris et proposer ce qui pourrait l’être. « Au milieu de tous les baptisés, les prêtres sont des frères parmi leurs frères, membres de l’unique Corps du Christ dont la construction a été confiée à tous. » (Presbyterorum ordinis, n.9)

P. Jean-Luc Ragonneau, jésuite

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Un vrai prêtre

« Il est possible, sans que nous en ayons la preuve matérielle, que ce texte soit le fruit d'une interview de Madeleine par le chanoine Boulard, et qu'il ait été rédigé en fait par ce dernier. »

L’absence d’un vrai prêtre est, dans une vie, une détresse sans nom. Le plus grand cadeau qu’on puisse faire, la plus grande charité qu’on puisse apporter, c’est un prêtre qui soit un vrai prêtre. C’est l’approximation la plus grande qu’on puisse réaliser ici-bas de la présence visible du Christ...

Dans le Christ, il y a une vie humaine et une vie divine. Dans le prêtre, on veut retrouver aussi une vie vraiment humaine et une vie vraiment divine. Le malheur, c’est que beaucoup apparaissent comme amputés soit de l’une, soit de l’autre.

Il y a des prêtres qui semblent n’avoir jamais eu de vie d’homme. Ils ne savent pas peser les difficultés d’un laïc, d’un père ou d’une mère de famille, à leur véritable poids humain. Ils ne réalisent pas ce que c’est vraiment, réellement, douloureusement, qu’une vie d’homme ou de femme.

Quand les laïcs chrétiens ont rencontré une fois un prêtre qui les a « compris », qui est entré avec son cœur d’homme dans leur vie, dans leurs difficultés, jamais plus ils n’en perdent le souvenir.

À condition toutefois que, s’il mêle sa vie à la nôtre, ce soit sans vivre tout à fait comme nous. Les prêtres ont longtemps traité les laïcs en mineurs ; aujourd’hui, certains, passant à l’autre extrême, deviennent des copains. On voudrait qu’ils restent pères. Quand un père de famille a vu grandir son fils, il le traite désormais en homme et plus en gamin, mais il le considère toujours comme son fils : un fils, homme.

On a besoin également que le prêtre vive d’une vie divine. Le prêtre, tout en vivant parmi nous, doit rester d’ailleurs. Les signes que nous attendons de cette présence divine ?

  • la prière : il y a des prêtres qu’on ne voit jamais prier (ce qui s’appelle prier) ;
  • la joie : que de prêtres affairés, angoissés !
  • la force : le prêtre doit être celui qui tient. Sensible, vibrant, mais jamais écroulé ;
  • la liberté : on le veut libre de toute formule, libéré de tout préjugé ;
  • le désintéressement : on se sent parfois utilisé par lui, au lieu qu’il nous aide à remplir notre mission ;
  • la discrétion : il doit être celui qui se tait (on perd espoir en celui qui nous fait trop de confidences) ;
  • la vérité : qu’il soit celui qui dit toujours la vérité ;
  • la pauvreté : c’est essentiel. Quelqu’un qui est libre vis-à-vis de l’argent ; qui ressent comme une loi de pesanteur qui l’entraîne instinctivement vers les plus petits, vers les pauvres ;
  • le sens de l’Église : qu’il ne parle jamais de l’Église à la légère, comme étant du dehors ! Un fils est tout de suite jugé, qui se permet de juger sa mère...

Mais souvent une troisième vie envahit les deux premières et les submerge : le prêtre devient l’homme de la vie ecclésiastique, du « milieu clérical » : son vocabulaire, sa manière de vivre, sa façon d’appeler les choses, son goût des petits intérêts et des petites querelles d’influence, tout cela lui fait un masque qui nous cache douloureusement le prêtre, ce prêtre qu’il est sans doute demeuré par derrière...

L’absence d’un vrai prêtre dans une vie, c’est une misère sans nom, c’est la seule misère.

Extrait de « Essor ou déclin du clergé français » (1950)

du chanoine Boulard.

Commentaire des lectures du dimanche

« Il n'y a pas grand intérêt à être la personne la plus riche du cimetière »

Le fermier de la parabole d’aujourd’hui était tellement occupé à gagner de l’argent et à multiplier ses récoltes qu’il n’a jamais eu le temps « de s’enrichir en vue de Dieu ».

Jésus n’accuse pas cet homme d’avoir du succès, de travailler fort pour améliorer sa condition de vie. Il le critique pour son égoïsme : Moi, moi, moi… Je vais faire ceci, je vais faire cela, je vais démolir mes granges, je vais rebâtir… mes récoltes, mes hangars, mon blé, ma personne !

Cet homme qui croit tout avoir, se dit en lui-même : « Te voilà avec de grandes réserves. Repose-toi, mange, bois, jouis de l’existence… »… Mais, Dieu lui dit : « Imbécile, cette nuit tu vas mourir ! Et ton argent, qui l’aura ? »

Dans la vie, on ne peut tout avoir. Il faut faire des choix. S’il n’y a que l’argent qui nous intéresse, plein d’autres choses importantes risquent d’être négligées. Ce n’est pas une question de bien ou de mal mais une question de priorités.

Il n’y a rien de mal à travailler sans relâche mais je n’aurai probablement plus le temps de me consacrer à la famille et aux amis.

Il n’y a rien de mal à regarder la télévision cinq ou six heures par jour mais il me restera peu de temps pour lire, pour parler avec les enfants et les amis, pour donner un coup de main à la paroisse.

Il n’y a rien de mal à jouer au golf tous les jours, mais je n’aurai probablement plus le temps de venir en aide à mes voisins malades.

En ouvrant notre cœur aux besoins des autres,
c’est ainsi que nous devenons riches aux yeux de Dieu !

Il n’y a rien de mal à dépenser plusieurs milliers de dollars en voyage chaque année, mais je n’aurai probablement plus d’argent à partager avec ceux qui sont dans le besoin.

Il n’y a rien de mal à réserver les week-ends au loisir et aux sports mais le « Jour du Seigneur » n’aura peut-être plus sa place dans ma vie. Etc.

Nous avons tous notre échelle de valeurs et, dans la vie, il faut savoir choisir. C’est sans doute la grande leçon de la parabole d’aujourd’hui : dans notre monde où nous avons tellement de possibilités et où la publicité nous offre toutes sortes d’expériences, où nous pouvons trouver une multitude de plaisirs et de points d’intérêts, où on nous invite à ne rien nous refuser, on peut facilement se dire : « Il n’y a rien de mal à jouir de la vie, à faire des achats extravagants, à voyager le plus possible. Il n’y a rien de mal... » sauf qu’il faut aussi se poser la question : « Quoi d’autre est-ce que je pourrais faire ! »

Dans le Confiteor on admettait « avoir péché en parole, en action et par omission ! » Il y a dans nos vies des omissions irresponsables, des omissions dangereuses : oublier Dieu, omettre de voir le besoin des autres, vivre dans une médiocrité de consommation.

Le Seigneur pourrait alors nous reprocher d’avoir négligé nos responsabilités chrétiennes : « J’avais faim, et vous ne m’avez pas donné à manger, j’avais soif, j’étais nu, j’étais malade et en prison et vous n’êtes pas venus me visiter. »

C’est l’histoire du riche propriétaire et du pauvre Lazare. Le riche n’a rien fait de mal mais il n’a jamais vu le pauvre Lazare qui mourrait de faim à sa porte pendant que lui festoyait tous les jours.

Jésus nous offre une façon sûre de ne pas gaspiller notre vie en vain : « devenir riche aux yeux de Dieu ». Ouvrir un compte dans la banque de Dieu, là où les voleurs ne peuvent entrer, là où la bourse est toujours stable ! Dans cette banque, on n’a pas besoin d’avoir peur d’un crash économique !

Le Christ nous invite à ne pas agir en imbécile comme ce fermier imprudent qui s’identifie avec son or et son argent plutôt que de devenir un instrument de communion, de partage et d’entraide.

« Imbécile, cette nuit même on te redemandera ta vie ». Il est intéressant qu’en grec le mot « idiotes » (fou, imbécile) veuille dire « celui qui est seul ».

Ce texte d’aujourd’hui peut être pour chacun de nous une occasion de réfléchir sur les priorités qui animent notre vie de tous les jours, une occasion de nous demander quel usage que nous faisons de notre argent, de nos talents, de nos temps de loisir…

Le Christ nous rappelle que dans la vie, il y a une échelle de valeurs… tout n’est pas sur le même plan. Il ne dit pas que l’argent est mauvais, mais il nous rappelle que l’argent comme les talents sont là pour être partagés. En ouvrant notre cœur aux besoins des autres, c’est ainsi que nous devenons riches aux yeux de Dieu !

Notre société occidentale, avec sa publicité 24 heures sur 24, peut facilement devenir une industrie de rêves pour « riches insensés ».

Le Christ nous rappelle aujourd’hui que l'avenir comporte au moins un élément certain : notre mort. Tôt ou tard, il nous sera dit, à nous aussi : « Cette nuit même, on te redemandera ta vie. »

© Cursillo