Pko 24.05.2020

Eglise cath papeete 1

Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°25/2020

Dimanche 24 mai 2020 – 7ème Dimanche de Pâques – Année A

Humeurs…

Alléluia !!!… l’heure du déconfinement !

Près de deux moins de confinement… même si depuis deux semaines il était allégé !

Un confinement qui laissera bien des traces et pour longtemps… aussi bien économiquement qu’humainement.

La peur, parfois irrationnelle, causé par le Covid-19 aura révélé des facettes bien obscures de l’homme conduisant à des propos qui font froid dans le dos…

Mais ce confinement aura aussi montré combien l’homme est capable de vraies solidarités, d’humanité allant au-delà du raisonnable… Et pour cela nous voulons dire « Alleluia !!! Christ est Ressuscité ».

Aujourd’hui, à nous Église, chrétiens de relever le défi… annoncer la nouveauté de l’Évangile… d’annoncer cette fraternité universelle fondée sur l’égalité la dignité de toute personne… L’autre n’est pas un rival, un ennemi mais un frère à aimer, à choyer…

Osons de ce « chaos » né du confinement construire un monde ou l’autre est plus important que moi ! l’expérience de ces deux mois, nous a prouvé que ce n’est pas une utopie, mais bien une réalité à construire !

Alléluia ! Christ est Ressuscité !

Laissez-moi vous dire…

Dimanche 24 mai : 54ème Journée mondiale des Communications sociales
14ème Journée de prière pour la Chine

L’histoire de nos vies : pour qui ? pourquoi ?

Quand quelqu’un décède il nous importe de retracer la vie de la personne regrettée. Lors de la veillée funèbre on aime souligner certains traits de personnalité, rappeler des faits marquants mais aussi des anecdotes… Cela relève à la fois d’une coutume, mais aussi du « devoir de mémoire ».

Dans l’Évangile de ce dimanche (7ème dimanche de Pâques, Jean 17,1-11) Jésus s’apprête à quitter ses disciples, Il prie pour eux afin qu’ils poursuivent sa mission : amener l’humanité à la vie éternelle par la connaissance du vrai Dieu. De nos jours nous ne manquons pas d’évangiles imprimés, ni de Bibles. Dans presque toutes nos familles nous trouvons au moins une Bible, un « Faufaa api » ou un « Raanuu ». Mais nos vies sont-elles des « évangiles », des portes d’accès à la connaissance du « seul et vrai Dieu » ?

Le Pape François, dans son message pour cette Journée chrétienne de la Communication, nous invite à faire de nos vies de bons récits. Il se réfère à ce passage de l’Exode où Dieu dit à Moïse : « Rends-toi chez Pharaon (…) afin que tu puisses raconter à ton fils et au fils de ton fils(…) quels signes j’ai accomplis... Alors, vous saurez que je suis le Seigneur. » (Exode 10,1-2)

Nos fils, nos filles et leurs enfants aiment connaître l’Histoire de la vie de leurs parents et grands-parents. Le récit de nos vies permet à chacun(e) de connaître ses origines, ce qui le(la) rattache aux uns et aux autres membres de la famille élargie. Nos repas de famille sont des moments propices où chacun(e) peut s’approprier un morceau de sa propre Histoire. Veillons à ce que ces moments soient riches de vérité où les plus anciens racontent la « beauté » de leur vie. Que ces récits soient vrais, bons et beaux afin d’édifier les générations plus jeunes. Dieu nous parle par de multiples récits ; Jésus lui-même parlait en paraboles, en récits courts riches d’enseignement.

Je suis toujours étonné de voir combien nos petits-enfants et nos enfants sont avides de connaître leurs racines familiales. Elles sont parfois enchevêtrées, et nécessitent un « bon discernement » non pas pour déformer la vérité ou embellir les zones d’ombre qui pourraient discréditer tel ou tel membre de la famille. Les récits de nos vies ne doivent pas ressembler à des contes de fée, ou à des commérages, ou pire à des règlements de compte. Il s’agit d’être témoins des efforts que chacun(e) a faits pour servir au mieux l’idéal qu’il(elle) porte en soi. Il importe que nos récits mis bout à bout forment un beau « tifaifai » (ou une fresque) inachevé confié aux nouvelles générations.

À nous qui sommes chrétiens, le Christ nous a donné d’être « apôtres, prophètes, missionnaires, pasteurs et enseignants », comme le dit Saint Paul au soir de sa vie lorsqu’il écrit aux Éphésiens (cf. Éphésiens 4,11) afin que, par nos vies, nous soyons témoins de notre propre recherche d’unité et de vérité en Christ.

En ce mois de mai, mois de Marie, le Pape achève son message par cette prière, que nous pourrions faire nôtre : « Ô Marie, femme et mère, tu as tissé dans ton sein la Parole divine, tu as raconté avec ta vie les œuvres magnifiques de Dieu. (…) Apprends-nous à reconnaître le bon fil qui guide l'histoire. Regarde les nœuds dans lesquels notre vie s’est emmêlée, paralysant notre mémoire. (…) Aide-nous à édifier des histoires de paix, des histoires d'avenir. Et indique-nous le chemin à parcourir ensemble. »

Dominique SOUPÉ

Note : En cette journée de prière pour l’Église de Chine, nous pouvons nous associer à la prière du Saint Père à Notre-Dame de Sheshan (sanctuaire proche de Shanghai), Mère de la Chine et de l’Asie, Secours des Chrétiens, pour l’unité et la réconciliation de l’Église qui est en Chine.

Il est intéressant de noter que pendant le confinement des millions de Chinois ont pu suivre, grâce à l’application Wechat avec traductions simultanées, la messe quotidienne célébrée par le pape François en la chapelle de la Maison Sainte-Marthe au Vatican. Prions pour que certains commissaires politiques chargés de la surveillance des réseaux sociaux, en Chine, n’exercent pas de représailles envers certains chrétiens.

© Cathédrale de Papeete – 2020

Regard sur l’actualité…

Je suis avec vous tous les jours…

« …Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin des temps ! » Telle est la promesse que fait le Seigneur Jésus Christ à ses apôtres au moment de rejoindre son Père. Nous devons donc surveiller notre langage : lors de cet événement de l’Ascension que l’Église célèbre ce Jeudi 21 mai, le Christ ne quitte pas ses disciples, il ne les abandonne pas ! Il entre dans un nouveau mode de relation avec eux. Désormais, le Christ n’est plus « localisé » à Jérusalem ou à Capharnaüm ou à Jéricho… Il est dans nos cœurs, plus près de nous que jamais, et ce, grâce à son Esprit que nous célébrerons à la Pentecôte de façon particulière, un Esprit qui nous pousse à prier et à agir !

Oui, le Seigneur Jésus Christ est bien présent, non seulement parmi nous – « lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » - mais aussi en nous. Et son Esprit est toujours à l’œuvre, irrigant le cœur des croyants, pierres vivantes de l’Église, irrigant la prière et l’action de l’Église, afin que le commandement d’amour que nous a laissé le Christ soit mis en œuvre pour le monde.

Si nous pouvons souffrir à juste titre que l’image de cette Église ait été ternie ces derniers mois, la pandémie du Covid 19 nous donne cependant l’occasion de jeter sur elle et sur son action une lumière qui invite à l’espérance. Lors de la 73e assemblée annuelle de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui se déroulait à Genève ces 18 et 19 mai, Mgr Ivan Jurkovič, représentant permanent du Saint-Siège à l’ONU a ainsi mis en avant le rôle de l’Église, engagée auprès des plus vulnérables sur tous les continents : « dans le monde entier, quelque 5 000 hôpitaux d'inspiration catholique et plus de 16 000 dispensaires de l’Église complètent et renforcent les efforts des gouvernements pour fournir des soins de santé à tous ». Par ailleurs, a souligné Mgr Jurkovič, « depuis le début de l'épidémie, de nombreux ordres religieux, des paroisses et des prêtres ont été en première ligne, s'occupant de ceux qui ont été infectés et de leurs familles ». De son côté, le Saint-Siège « s’est engagé à contribuer au Fonds d'urgence de l'OMS pour la fourniture d’équipements de protection individuelle (EPI) pour le personnel médical de première ligne, et a déjà fait divers dons aux régions qui en ont besoin d'une aide d’urgence ». (Source : « Vatican New » du 19 Mai 2020). Quelques faits relevés sur le site « Vatican News » du 15 Mai 2020 viennent illustrer ces propos :

« À Rhodes, les frères de la Custodie de Terre Sainte auprès des plus démunis :

Soutenir matériellement et spirituellement les nombreux personnes pauvres et réfugiées qui passent sur l'île grecque de Rhodes en espérant un jour rejoindre un autre pays d’Europe : c'est le défi relevé par les frères franciscains de la Custodie de Terre Sainte présents sur place. Une mission qui se déploie davantage en cette période de pandémie.

L’Ordre du Saint-Sépulcre porte secours aux familles chrétiennes de Terre Sainte

Le cardinal Fernando Filoni, nouveau Grand Maître de l'Ordre, souligne l’urgence de soutenir les familles chrétiennes vivant dans ces pays pour leurs besoins essentiels. Les priorités sont le soutien à 38 écoles du Patriarcat latin en Palestine et en Jordanie, impliquant 15.000 élèves, et une aide extraordinaire à plus de 10.000 familles.

Nigéria : Mgr Okeke vient en aide aux populations pauvres

Mgr Valerian Okeke, archevêque d’Onitsha au Nigeria, a lancé une opération caritative pour venir en aide aux personnes vulnérables en ce temps de crise sanitaire due au nouveau coronavirus.

Kenya : Les petites sœurs de Saint-François viennent en aide aux pauvres

Environ 100 familles ont bénéficié d’un don des petites sœurs de Saint-François à Nairobi au Kenya. Cette initiative fait suite à l’appel des évêques de ce pays à venir en aide aux populations vulnérables.

Zambie-Malawi : Les jésuites s’engagent dans la lutte contre le Covid-19

Les jésuites de la Province de Zambie-Malawi ont lancé une initiative visant à aider les personnes les plus démunies à combattre les conséquences néfastes de la propagation du nouveau coronavirus. »

Plus près de chez nous, « Tahiti Infos » du 15 mai nous informe « qu’une chaîne de solidarité s'est créée pendant le confinement pour venir en aide à Père Christophe lors de ses distributions de repas aux SDF. En quelques semaines, 97 bénévoles se sont mobilisés pour cuisiner jusqu'à 120 repas par jour pour les livrer aux SDF de la zone urbaine. » Rappelons également la disponibilité et la solidarité qui se manifestent depuis longtemps à travers l’action de l’Ordre de Malte, de « Emauta », du Secours Catholique, du « Truck de la Miséricorde » et de Te Vai Ete… et de tous ceux et celles qui œuvrent dans la discrétion pour soulager la misère de leurs frères et sœurs.

Qui oserait donc prétendre que le Seigneur Jésus Christ nous a quittés, qu’il nous a abandonnés ???

+ Mgr Jean-Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete – 2020

Audience générale

La prière est ravivée par l’émerveillement

À la veille de la solennité de l’Ascension, le Pape François a poursuivi son cycle de catéchèses sur la prière, en méditant sur le mystère de la Création, lors de l'audience générale du mercredi 20 mai 2020. Le Saint-Père a insisté sur les vertus de l’émerveillement, provoquées par la beauté de la Création et qui se trouvent « à la source de la prière »

Chers frères et sœurs, bonjour !

Nous poursuivons la catéchèse sur la prière, en méditant sur le mystère de la Création. La vie, le simple fait que nous existions, ouvre le cœur de l’homme à la prière.

La première page de la Bible ressemble à une grande hymne d’action de grâce. Le récit de la Création est rythmé par des refrains, où est continuellement redite la bonté et la beauté de tout ce qui existe. Dieu, par sa parole, appelle à la vie, et tout accède à l’existence. Par sa parole, il sépare la lumière des ténèbres, fait alterner le jour et la nuit, fait se succéder les saisons, déploie une palette de couleurs avec la diversité des plantes et des animaux. Dans cette forêt débordante qui l’emporte rapidement sur le chaos, l’homme apparaît en dernier. Et cette apparition provoque un excès d’exultation qui amplifie la satisfaction et la joie : « Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour » (Gn 1,31). C’est bon, mais c’est aussi beau : on voit la beauté de toute la Création !

La beauté et le mystère de la Création génèrent dans le cœur de l’homme le premier mouvement qui suscite la prière (cf. Catéchisme de l’Église catholique, 2566). C’est ce que dit le psaume 8, que nous avons entendu au début : « À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? » (vv.4-5). Celui qui prie contemple le mystère de l’existence autour de lui, il voit le ciel constellé d’étoiles au-dessus de lui – et que l’astrophysique montre aujourd’hui dans toute son immensité – et il se demande quel dessein d’amour il doit y avoir derrière une œuvre aussi puissante !… Et, dans cette étendue sans limites, qu’est-ce que l’homme ? « Presqu’un néant », dit un autre psaume (cf. 89,48) : un être qui naît, un être qui meurt, une créature extrêmement fragile. Et pourtant, dans tout l’univers, l’être humain est l’unique créature consciente d’une telle profusion de beauté. Un être petit qui naît, meurt, qui est là aujourd’hui et qui n’est pas là demain, il est le seul à avoir conscience de cette beauté. Nous avons conscience de cette beauté !

La prière de l’homme est étroitement liée au sentiment d’émerveillement. La grandeur de l’homme est infinitésimale par rapport aux dimensions de l’univers. Ses plus grandes conquêtes semblent bien peu de chose… Mais l’homme n’est pas rien. Dans la prière, s’affirme un irrésistible sentiment de miséricorde. Rien n’existe par hasard : le secret de l’univers réside dans un regard bienveillant que quelqu’un croise dans nos yeux. Le psaume affirme que nous avons été faits un peu moindres qu’un Dieu, que nous sommes couronnés de gloire et d’honneur (cf. 8,6). La grandeur de l’homme, c’est sa relation avec Dieu : son intronisation. Par nature, nous ne sommes presque rien, petits, mais par vocation, par appel, nous sommes les enfants du grand Roi !

C’est une expérience qu’ont faite beaucoup d’entre nous. Si l’histoire de la vie, avec toutes ses amertumes, risque parfois d’étouffer en nous le don de la prière, il suffit de la contemplation d’un ciel étoilé, d’un coucher de soleil, d’une fleur… pour raviver une étincelle d’action de grâce. Peut-être cette expérience est-elle à la base de la première page de la Bible.

Lorsque le grand récit biblique de la Création est rédigé, le peuple d’Israël traverse des temps difficiles. Une puissance ennemie avait occupé sa terre : beaucoup avaient été déportés et maintenant, ils se retrouvaient esclaves en Mésopotamie. Il n’y avait plus de patrie, ni de temple, ni de vie sociale et religieuse, rien.

Et pourtant, c’est précisément en partant du grand récit de la Création que quelqu’un commence à retrouver des motifs d’action de grâce, à louer Dieu pour l’existence. La prière est la première force de l’espérance. Tu pries et ton espérance grandit, te fait aller de l’avant. Je dirais que la prière ouvre la porte à l’espérance. L’espérance est là, mais avec ma prière, j’ouvre la porte. Parce que les hommes de prière gardent les vérités fondamentales ; ils redisent, d’abord à eux-mêmes et ensuite à tous les autres, que, malgré toutes les lassitudes et les épreuves, malgré les jours difficiles, cette vie est remplie d’une grâce dont on peut s’émerveiller. Et en tant que telle, il faut toujours la défendre et la protéger.

Les hommes et les femmes qui prient savent que l’espérance est plus forte que le découragement. Ils croient que l’amour est plus puissant que la mort et qu’il triomphera certainement un jour, même si nous n’en connaissons ni le temps ni la manière. Les hommes et les femmes de prière réfléchissent sur leur visage des rais de lumière : parce que, même dans les jours plus sombres, le soleil ne cesse pas de les illuminer. La prière t’illumine : elle illumine ton âme, elle illumine ton cœur et elle illumine ton visage. Même dans les périodes plus sombres, même dans les périodes de plus grande souffrance.

Nous sommes tous des porteurs de la joie. Avez-vous réfléchi à cela ? Que tu es un porteur de la joie ? Ou préfères-tu apporter de mauvaises nouvelles, des choses qui attristent ? Nous sommes tous capables de porter la joie. Cette vie est le don que Dieu nous a fait : et elle est trop brève pour être consumée dans la tristesse, dans l’amertume. Louons Dieu, en étant simplement contents d’exister. Regardons l’univers, regardons la beauté et regardons aussi nos croix en disant : « Mais, tu existes, tu nous as faits ainsi, pour toi ». Il est nécessaire de ressentir cette inquiétude du cœur qui pousse à remercier et à louer Dieu. Nous sommes les enfants du grand Roi, du Créateur, capables de lire sa signature dans toute la création ; cette création que nous ne protégeons pas aujourd’hui, mais dans cette création, il y a la signature de Dieu qui l’a faite par amour. Que le Seigneur nous fasse comprendre cela toujours plus profondément et qu’il nous pousse à dire « merci » : et ce « merci » est une belle prière.

© Libreria Editice Vaticana - 2020

Témoignage

Laurence Peignot, généraliste : « J’ai arrêté d’applaudir mes confrères »

Cette jeune médecin s'agace de voir certains collègues s'ériger en héros et entretenir la peur. « Redonnons à nos patients le goût de vivre. »

C'est son « petit coup de gueule », à la veille du déconfinement. « Il n'engage que moi », précise-t-elle d'emblée, un peu affolée à l'idée que ses propos soient « mal compris, voire déformés ». Il est vrai qu'ils brisent quelques tabous et se révèlent un tantinet iconoclastes. Elle s'attend d'ailleurs à recevoir « une tonne de réactions indignées » sur les réseaux, sur le mode : pour qui se prend-elle, celle-là ? On l'insultera, les plus énervés lui souhaiteront peut-être de finir en réanimation. Mais bon, elle avait envie de le dire. Alors, voilà, elle le dit : « C'est terminé, je n'applaudirai plus mes confrères, le soir, à 20 heures. »

Le Dr Laurence Peignot, médecin généraliste à Paris (18e arrondissement), 33 ans, trois ans d'exercice en libéral, a « un petit souci avec ça ». « Qu'on s'entende bien : j'ai beaucoup d'admiration pour mes collègues hospitaliers qui, aux urgences et en réanimation, se sont donnés sans compter pour soigner les gens, affrontant la mort, luttant au péril de leur vie, se sacrifiant, pour certains, face à un virus qu'ils ne connaissaient pas. » Elle les a d'ailleurs applaudis « 43 soirs de suite, à [sa] fenêtre ». Mais maintenant, elle pense que « ça suffit ».

« On fait le job, et c'est normal »

« Ça va sûrement choquer que je dise ça, mais ceux qui se font passer pour des héros abusent », juge-t-elle. Ils seraient d'ailleurs minoritaires, parmi ses collègues, à prendre ces applaudissements vespéraux pour argent comptant. À l'écouter, ils seraient au contraire nombreux, comme elle, à être « un peu gênés avec ça ». « Personnellement, je n'ai juste pas fait grand-chose, par rapport à d'habitude. Pour être honnête, je ne suis pas submergée et je ne l'ai jamais été. Pourtant, j'étais au "front", en "première ligne", comme on dit aujourd'hui. » Elle poursuit : « À l'hôpital, beaucoup considèrent qu'ils n'ont fait que leur boulot. Ils l'ont très bien fait, certains ont pris des risques, mais, à un moment, il faut dire les choses : on fait le job, et c'est normal. D'une certaine façon, c'est une chance que de pouvoir travailler, gagner sa vie et sortir de chez soi. » Ça pique, on vous avait prévenus !

Mais pour le Dr Peignot, là n'est pas l'essentiel. « Certains médecins, pense-t-elle, détournent à présent leur savoir et leur pouvoir pour alimenter une psychose collective qui va nous coûter cher sur le plan médical, social, psychologique et économique. » Et pour le coup, elle « trouve ça dégueulasse ». Elle en veut à ceux qui « diffusent des informations complexes, encore non abouties scientifiquement, contribuant à entretenir des peurs irrationnelles face à la maladie et à la mort ».

« Notre boulot de médecin, c'est aussi de rassurer les gens. En tout cas, ce n'est certainement pas d'affoler la population au moment où beaucoup hésitent à renvoyer leurs enfants à l'école et à reprendre le travail. » « Tous les jours, s'inquiète-t-elle, je vois défiler dans mon cabinet des gens angoissés. L'autre jour, un étudiant en panique m'a confié ne pas être sorti de son studio durant six semaines, pas même pour aller faire ses courses. Des profs, des salariés me demandent des certificats pour ne pas retourner travailler. Je vois des patients effrayés, renfermés sur leurs angoisses de mort, qui préfèrent tout arrêter, garder leurs enfants à la maison plutôt que de ressortir, vivre, bosser, retrouver leurs proches et leurs amis. Je trouve ça triste. Quand on est en bonne santé, on ne devrait pas se complaire dans le confinement, le repli et la docilité. » C'est pourquoi, dit-elle, « l'urgence est peut-être de redonner confiance aux gens, de les aider à retrouver le goût de vivre et d'être ensemble, plutôt que de dépendre d'un système lui-même à bout de souffle ».

Elle évoque ses « cours de médecine ». « On apprend ça à la fac : la santé est un tout. Ce n'est pas seulement se prémunir d'une maladie ou d'une infirmité, c'est être bien dans son corps, sa tête, son environnement social et familial. On a sacrifié tout ça, et c'était nécessaire pour lutter contre cette fichue maladie, mais ça ne peut plus durer. Aujourd'hui, nous devons être raisonnables et ne pas oublier cette vision globale de la santé, si nous voulons tenir dans la durée. Le combat contre ce virus n'est pas terminé et nous allons continuer à faire de notre mieux pour protéger, dépister et soigner les personnes à risque atteintes du Covid-19. Mais notre boulot, c'est aussi de faire en sorte que la vie redémarre. Pas de faire peur aux gens à la télévision. Nous devons être des filtres, pas des générateurs d'angoisse. »

Angoisses et insomnies

Elle « commence seulement » à mesurer les conséquences insoupçonnées que deux mois de confinement ont produites chez ses patients. Elle cite, pêle-mêle, la dépression, la douleur physique, les insomnies, la peur de se faire soigner, les retards de diagnostic, l'isolement, les angoisses massives, « y compris chez les enfants ». « Le pire, c'est que personne n'ose se plaindre alors que ce qu'on vit est très difficile, même quand on n'est pas malade. »

Elle ne milite dans rien, si ce n'est dans un cours de théâtre ; elle n'est encartée à aucun parti. Mais elle trouve ça « triste », cet « endormissement généralisé, cette docilité, ce manque de révolte ». Car « quand on vous prend votre liberté, qu'on vous oblige à mettre un masque dans les transports, même si c'est indispensable, ce n'est pas quelque chose de normal, ni d'anodin. On a le droit de dire qu'on n'est pas content, qu'on est en colère, que c'est dur. On a le droit de se plaindre, ça fait du bien. C'est ce que je fais avec ma petite bafouille. »

Tout le monde a compris que nous étions indispensables. N'en rajoutons pas !

Hier, elle a « vu passer un tweet » dans lequel un urgentiste de l'AP-HP réclamait des fonds pour acheter des stéthoscopes. « Je me suis dit : il abuse carrément, ce mec. Des tas de gens sont dans la panade et attendent de pouvoir rebosser et, nous, on est en train de demander des sous en jouant sur la peur des gens. » Là encore, du haut de ses 33 ans et de son statut de « généraliste », elle a trouvé ça « dégueulasse ». Elle ironise : « Tout le monde a compris que nous étions indispensables. Ce n'est peut-être pas la peine d'en rajouter et d'en profiter ! »

Le calme aux urgences

« Je déplore que certains médecins exagèrent en leur faveur la situation réelle dans les hôpitaux pour renforcer leur pouvoir, leur ego, et obtenir un intéressement financier », poursuit-elle. « Or, il y a un décalage entre ce que rapportent certains médias et la réalité du terrain. Les internes que je côtoie me racontent leur stage hospitalier : les services qui ont été réorganisés pour accueillir les patients atteints du Covid ont été pleins durant deux ou trois semaines, au plus fort de la vague. Mais, depuis un mois, ce n'est plus du tout le cas. Les urgences sont désertes ; en tout cas, ceux qui, parmi mes patients, y ont fait un passage ont été traités plus rapidement que jamais. Je regrette donc de voir certains de mes confrères inquiéter davantage une population déjà à cran pour arriver à leurs fins, aussi légitimes soient-elles. Si ça continue, un jour, les gens nous diront : vous nous avez fait flipper pendant des semaines et ça se retournera contre nous ! »

Elle dit souvent « ils », mais de qui parle-t-elle, au juste ? « De certains urgentistes médiatiques qui en font des tonnes » ; de « certains professeurs, souvent les mêmes, que l'on voit tout le temps à la télé, au point de se demander quand est-ce qu'ils sont dans leur service ». En même temps, elle « les » comprend. « Quand on a hérité du statut de héros, on n'est pas pressé d'en sortir ! » ironise-t-elle. Elle dit : « Nous ne sommes peut-être que de petits généralistes, mais les patients, nous les voyons vivre, travailler, évoluer en famille. Et ce que je peux dire, c'est que beaucoup sont atrophiés par ce qu'ils vivent. Notre rôle est de les aider à en sortir. »

Deuxième vague

Les risques ? « Le risque zéro n'existe pas. Certains patients viennent nous voir pour éviter d'avoir à en prendre en nous demandant un arrêt, par exemple. Ce que j'aimerais, c'est qu'ils assument ce risque, en tout cas quand leur santé le leur permet. À nous de faire en sorte que ce risque soit limité au maximum. »

« Oui, il y aura sans doute une deuxième vague », mais le Dr Laurence Peignot pense que les mesures mises en place permettront d'y faire face. « De toute façon, on ne pourra pas s'empêcher de vivre indéfiniment. Il y a un équilibre à trouver entre le risque lié au virus et les risques que l'on prend en prolongeant l'enfermement. »

« Voilà, c'était mon petit coup de gueule », conclut-elle, soudainement un peu stressée par « les retombées » qu'il pourrait susciter. Elle soupire : « Ça vaut ce que ça vaut, mais il fallait que ça sorte. Il fallait que je le dise. »

© Le Point - 2020

Grippe espagnole

Année 1918

Le Bulletin de la Société des Études océaniennes de juin 1977 publie un article de Marc Leriche : « Notes sur l’évolution démographique de Tahiti, jusqu’en 1918. La dernière partie de l’article est consacrée à 1918 et la grippe espagnole. En voici le texte.

Quelques lignes du J.O.E.F.O. en date du 15 novembre 1918, page 999, expriment ce qui allait être la cause probable d'une terrible épidémie : « En cours de traversée entre San Francisco et Papeete, la goélette “Roberta” a perdu deux hommes de son équipage, morts, semble-t-il, de la grippe espagnole ». Ce même journal, d'ordinaire bimensuel, ne parut de nouveau que le 31 décembre suivant ; le Gouverneur des E.F.O. y exprimait ses condoléances aux familles touchées par la récente épidémie. Il ne semble pas inutile de donner quelques détails sur une catastrophe qui causa la mort de près de 1 500 personnes à Tahiti seulement. Les renseignements précis sur ce sujet ne sont guère nombreux ; nous avons pu cependant utiliser deux documents officiels de cette époque, et encore inédits, semble-t-il, à ce jour. Il s'agit d'un rapport du Directeur du Service de Santé des E.F.O., le Docteur Allard, daté du 1er février 1919, et d'une lettre du Gouverneur au Ministère datée du 17 janvier 1919. Nous en citerons de nombreux extraits.

Deux tableaux dressés par le Docteur Allard donneront une idée de l'importance de l'épidémie :

Répartition des décès par groupe d'îles.

Tahiti                  1 250             décès pour        7 000 habitants

Moorea                253             décès pour        1 500 habitants

Makatea                  95             décès pour           800 habitants

Îles-Sous-le-Vent 900             décès pour        6 000 habitants

Répartition par journée des décès de la ville de Papeete.

25 novembre        01                 10 décembre              26

                                26                 02                                 11              19

                                27                 05                                 12              11

                                28                 06                                 13              14

                                29                 09                                 14              18

                                30                 14                                 15              07

  1er décembre      24           16                                       03

  2                            44           17                                       03

  3                            79           18                                       05

  4                            71           19                                       07

  5                            71           20                                       01

  6                            50           21                                       03

  7                            37           Du 22 au 31 décembre    11

8                            40          

  9                            28           TOTAL                                 609

Quelques remarques s'imposent à propos du premier tableau. Celui-ci tient compte seulement des décès enregistrés pendant la période limitée où la grippe espagnole fut active, non de ceux causés antérieurement (depuis le mois de mai 1918) par d'autres formes de grippe. Les nombres mêmes inscrits dans ce tableau paraissent discutables. Ainsi un rapport du Docteur Bellone sur sa tournée à Moorea, fin décembre 1918, conclut, après un dénombrement district par district des décédés et des malades :

« En tout environ 273 décès et 60 malades, quelques décès à prévoir... » (Rapport daté du 30 décembre 1918). Pour Tahiti, sa population, estimée par le docteur Allard à 7 000 personnes, s'élève en fait en 1918 à près de 12 000 personnes. D'autre part les dénombrements effectués à l'état civil font apparaître un total de décès pour 1918 supérieur d'environ 1 500 au nombre moyen des décès pour la dizaine d'années précédentes, au cours desquelles la mortalité semble en décroissance (cf. Tableau n°9). Tahiti aurait donc perdu du fait de la grippe 12,5 % de sa population en 1918. Cela justifie les détails qui vont suivre.

TABLEAU N°9

Nombre de décès à Tahiti

1908........................ 424         1914 ....................... 388

1909........................ 407         1915 ....................... 366

1910 ....................... 453         1916 ....................... 349

1911 ....................... 348         1917 ....................... 387

1912 ....................... 291         1918 ....................... 1913

1913 ....................... 401

Moyenne des décès de 1908 à 1917…381

« Depuis le mois de mai 1918, la grippe n'avait cessé de se manifester, non seulement à Tahiti, mais aussi aux Tuamotu et aux Iles Sous-le-Vent. C'est surtout aux mois d'août et de septembre que les cas les plus nombreux furent observés. Pour Papeete, le chiffre des décès en août 1918 est exactement le double de ce qu'il était en août 1917. À Makatea, le rapport de septembre signale 73 cas de grippe dont 11 avec complications pulmonaires graves. De Tatakoto, le Président du Conseil de district écrivait le 16 septembre : “Ici tout le monde est grippé ; impossible de trouver des travailleurs”. Enfin le médecin des Iles Sous-le-Vent signalait le 20 août que la grippe était générale dans l'archipel. Toutefois, la maladie évoluait d'une façon généralement bénigne et semblait même près de s'éteindre, lorsqu'à la suite du passage d'un navire venant de San Francisco éclata l'épidémie dont nous allons relater la marche et les effets.

Le vapeur Navua de l'Union Steam Ship Cy arrive à Papeete le 16 novembre... La visite du médecin arraisonneur révèle la présence, parmi l'équipage, de 3 malades présentant un état mal défini et, en apparence, peu grave.

L'un des malades, un Tahitien, est débarqué et hospitalisé ; ordre est donné d'isoler les deux autres malades. Mais la situation du “Navua” se modifie dès le lendemain de son arrivée ; le 17 à 7 heures du matin, un des deux malades isolés à bord succombe brusquement avec des phénomènes asphyxiques ; plusieurs cas nouveaux se déclarent dans la journée, particulièrement parmi le personnel de la machine, en sorte que le Capitaine se voit dans l'impossibilité de prendre la mer. Nous ordonnons alors au navire d'aller mouiller en rade, de s'isoler rigoureusement et de débarquer ses malades à l'îlot de Motu Uta où ils seront soignés dans de meilleures conditions qu'à bord.

À terre cependant, on ne constate encore que des cas très peu nombreux et qui ne semblent pas devoir évoluer autrement que ceux que nous observions depuis plusieurs mois.

Puis, coup sur coup, sont atteints le médecin arraisonneur (qui contamine sa femme), les matelots du port et plusieurs autres personnes qui, les premières, ont été en relation avec le personnel du navire. Alors, brusquement, les cas se multiplient avec une rapidité inouïe et s'aggravent à mesure qu'ils s'étendent.

Déjà les écoles ont été licenciées (25 novembre), les salles de spectacles fermées ; mais toute mesure de protection vis-à-vis des districts est vaine désormais ; par suite de leurs relations incessantes avec le chef-lieu, ils ont été atteints presqu'en même temps que lui ; pour les mêmes raisons, Moorea et les Iles Sous-le-Vent sont prises dès le 20.

Au bout de 15 jours, c'est-à-dire dans la première semaine de décembre, l'épidémie est à son apogée ; tous les services sont arrêtés ; les rues sont désertes, les magasins fermés ; on peut estimer que les deux tiers de la population sont atteints plus ou moins gravement ; dans certaines maisons où plusieurs familles se sont entassées, c'est à peine s'il se trouve une personne valide pour assister les autres.

La deuxième semaine de décembre est presque aussi terrible, puis l'épidémie s'atténue et finalement s'éteint à la fin du mois.

Quant au “Navua” il avait quitté notre port dès le 30 novembre après avoir perdu un officier et quatre hommes d'équipage sur 22 malades traités.

Notre impression sur l'origine de cette épidémie est que toutes les conditions les plus défavorables se sont trouvées réunies pour mettre la population tahitienne en état de réceptivité. En dehors du réveil de virulence incontestable apporté à la grippe locale par les malades du “Navua” il faut noter l'état nerveux résultant de l'annonce toute récente de la victoire et des fêtes qui s'en étaient suivies ; une température excessive et un état atmosphérique particulièrement pénible dû au retard de la saison des pluies ; enfin des secousses sismiques fréquentes et assez accentuées qui avaient fortement impressionné la population tahitienne prompte, par nature, à s'inquiéter…

La grippe observée à Tahiti, a présenté tous les degrés d'intensité depuis la simple indisposition jusqu'à l'attaque foudroyante enlevant le malade en moins de 48 heures…

La maladie a frappé plus particulièrement les adultes, et, parmi eux, les “forts” et les individus précocement gros que l'on rencontre fréquemment dans la race tahitienne. Par contre, les vieillards et les jeunes enfants ont été relativement peu touchés.

Par un étrange privilège, les soldats tahitiens provenant de l'armée d'Orient et tous plus ou moins entachés de paludisme ont été épargnés. Alors que tout le détachement de Papeete était terrassé par la grippe, les seuls “saloniquards” sont restés debout et c'est presque exclusivement parmi eux que nous avons pu trouver du personnel auxiliaire. Comment expliquer cette immunité ? Est-elle le fait, non pas du paludisme, mais de la quinisation intensive dont ces soldats ont été l'objet ? Nous serions plutôt enclins à penser qu'elle résulte des nombreuses vaccinations (anti-typhoïdique, antiparatyphique et anticholérique) qu'ils ont subies. Il est, en tout cas, certain qu'il ne s'agit pas d'une simple coïncidence car la constatation faite sur 40 sujets ne comporte qu'une seule exception. Encore s'agit-il d'un “malin” qui s'était vanté de s'être dérobé à toutes les séances de vaccinations pendant son séjour en Orient et qui a succombé à une grippe à forme pneumonique.

On peut dire que la maladie s'est attaquée indifféremment à toutes les races : Européens, Tahitiens, Asiatiques ont été également atteints mais très inégalement éprouvés... Si la mortalité a été si élevée parmi les Tahitiens c'est, il faut bien le dire, à cause de leur insouciance et des imprudences qu'ils ont commises comme à plaisir malgré les conseils donnés. Beaucoup, suivant les prescriptions de sorciers-médecins (dont le plus célèbre a d'ailleurs été victime de ses propres méthodes)[1] se sont soignés par des bains de rivière glacés avec des températures de 39 et 40° ou même par des applications directes de glace sur la poitrine et le dos. D'autres, inquiétés par l'éventualité d'un tremblement de terre, passaient les nuits sur les vérandas ou en dehors de leurs demeures sur le gazon humide. Dans beaucoup de maisons, à mesure que l'épidémie devenait plus intense et plus meurtrière, familles et amis se groupaient en nombre excessif dans des pièces exigües, moins pour s'y soigner que pour y mourir ensemble.

L'œuvre d'assistance, vis-à-vis de tels malades, était immense. Insouciant et généralement dépourvu de tout ressort, le Tahitien toujours prêt pour les fêtes et les chants est désarmé devant la maladie. On peut dire que dès que l'épidémie a été déclarée il a fallu venir en aide à toute la population indigène, non seulement pour lui donner des soins et des médicaments, mais aussi pour l'alimenter…

Les indications générales sur les précautions à prendre et le traitement à suivre étaient également répandues aussi fréquemment que possible. Enfin, une potion antigrippale pouvant s'appliquer à tous les cas était distribuée par les soins des Sœurs, des Frères, des Pasteurs et de diverses personnes à tous les malades que le médecin n'avait pas encore pu voir.

En effet, sur trois praticiens que compte l'île de Tahiti, deux ont été atteints par la grippe dès le début ; l'un, le docteur Bellone, est resté indisponible pendant presque toute la durée de l'épidémie ; l'autre, le docteur Le Strat, a pu reprendre son service au bout de dix jours, à peine rétabli et dans un état d'extrême faiblesse.

En sorte que pendant cette période, il n'y avait à Papeete et dans toute l'île de Tahiti qu'un seul médecin à qui incombait la tâche écrasante de répondre nuit et jour à d'incessants appels en ville et de régler les importantes questions de police et de surveillance sanitaires et enfin, d'assurer seul le service de l'Hôpital colonial bondé de malades, du lazaret et de I'Hôpital auxiliaire anglo­américain.

Dans ces conditions ; il ne pouvait être question d'aller visiter les districts et l'île de Moorea : des circulaires en français et tahitien donnant des conseils pratiques ont été envoyées par le Service de Santé à tous les chefs de districts. En outre, des tournées organisées comme il avait été fait pour la ville ont permis aux malades de recevoir des médicaments en attendant l'arrivée d'un renfort médical, M. Danes, Officier de Santé à Rangiroa, Le côtre “Noélina” avait été, en effet, envoyé par nos soins aux Tuamotu dans le double but de s'enquérir de la situation sanitaire de cet archipel particulièrement riche et peuplé et de ramener M. Danes à Tahiti si sa présence n'était pas absolument indispensable à Rangiroa.

Le navire avait des instructions formelles pour ne pas communiquer avec la terre. L'archipel était encore indemne, M. Danes a pu quitter son poste et arriver à Papeete dans la nuit du 7 au 8 décembre dans des conditions qui faillirent être tragiques : le côtre dont tout l'équipage était terrassé par la fièvre se perdit sur le récif[2].

Des tournées médicales ont été aussitôt organisées, du 8 au 13 sur la côte Ouest, du 14 au 16 sur la côte Est. Sur ces entrefaites de mauvaises nouvelles étaient parvenues des Iles Sous-le-Vent où l'épidémie faisait rage et où le Docteur Conil était lui-même alité. M. Danes est parti pour visiter cet archipel du 17 au 22 décembre ; à la même date une tournée fut faite à Moorea par le docteur Bellonne…

Quant à l'Hôpital colonial, il a eu surtout à traiter des cas graves, souvent désespérés.

Alors que tous les autres services étaient désorganisés, il a continué à fonctionner sans interruption avec son personnel réduit à un médecin et à trois infirmiers atteints eux-mêmes par la maladie. Quoique exténués par la fièvre et le manque de sommeil, soutenus par l'exemple de l'infirmier-Chef Adge, ils ont assuré sans interruption, en plus du service des malades, celui de la pharmacie extrêmement chargé et de la cuisine qui n'avait plus son personnel. Faute d'infirmiers volontaires vainement demandés, l'hôpital a utilisé comme auxiliaires deux soldats de bonne volonté dont les services ont été appréciables.

À la pharmacie, dont le médecin-Chef avait pris la direction par suite de la maladie grave du pharmacien-major Lespinasse, le nommé Tehuiatua a Huioutu, soldat libéré de la section des infirmiers, revenant de l' Armée d'Orient, a rendu bénévolement des services remarquables.

Les deux infirmières du Service des femmes ont été malades pendant toute la durée de l'épidémie. Une seule infirmière auxiliaire s'est présentée pour les remplacer.

Malgré tant de difficultés de toutes sortes, les malades n'ont jamais manqué de soins.

La question des inhumations a été à un moment donné extrêmement difficile à résoudre. Faute de bras, il ne pouvait plus être question de creuser des fosses individuelles, ni même des fosses communes. Pendant la période où l'on relevait dans la petite ville de Papeete plus de 70 cadavres par jour, il a fallu se résoudre à brûler les corps dans une vaste et unique fosse après les avoir enduits de goudron.

Cette pénible détermination a été prise le 2 décembre au cours d'une réunion du Comité exécutif d'hygiène et de salubrité publique institué par le Gouverneur.[3]

Nous avons dit qu'il n'avait pas été possible de prendre à Tahiti des mesures efficaces pour la protection des districts en raison de la grippe déjà existante et de la brusquerie du réveil de virulence que provoqua le passage du “Navua”. Pour la même raison, Moorea et les Iles Sous-le-Vent ne purent être épargnées ; mais dès que la nouvelle allure de l'épidémie fut manifeste, la sortie du port fut interdite à tous les navires à destination des autres archipels. Cette mesure a permis de tenir hors de la contagion le groupe important des Tuamotu dont nous venons d'avoir, tout récemment des nouvelles excellentes.

Il en est sans doute de même pour les Marquises, les Gambier et les Iles Australes dont nous sommes sans nouvelles depuis trois mois.

À l'heure où nous écrivons ces lignes, l'épidémie est absolument éteinte depuis plusieurs semaines, mais le mois de janvier étant habituellement un mois de vacances à Papeete, la rentrée des classes n'a eu lieu dans les écoles que le 1er février.

Le Service d'Hygiène s'occupe actuellement de parfaire les inhumations qui, sur bien des points, ont été faites hâtivement, et à une profondeur insuffisante. Une sorte de tumulus fait de chaux et de caillasse constituera une protection efficace au-dessus des corps » (Rapport du Directeur du Service de Santé, le Docteur Allard, daté du 1er février 1919 à Papeete).

Le rapport du Gouverneur contient beaucoup d'autres renseignements sur les circonstances de l'épidémie et les moyens mis en œuvre pour la combattre. Nous en extrayons les citations suivantes, négligeant car tel n'est pas notre sujet, de nombreuses informations sur les attaques portées contre la personne même du Gouverneur et les réponses qu'il y apporta.

« Depuis le 21 novembre, des secousses sismiques, fréquentes, avaient répandu l'inquiétude parmi les populations de Papeete et des districts ; les gens d'église exploitant la crainte innée des indigènes leur laissaient volontiers croire qu'après la guerre, la fin du monde était une catastrophe inéluctable de telle sorte qu'un affaissement moral considérable, surtout dans la population maorie et métisse, s'observait un peu partout.

À ce moment, j'avais compté que les fêtes de la victoire viendraient à point détourner les idées vers de fortifiantes réalités mais je pus constater que la dépression morale marchait parallèlement avec la prolongation des mouvements sismiques, lesquels devaient d'ailleurs pu être ressentis jusqu'aux premiers jours de janvier 1919…

Comme nous étions sous la menace d'une épidémie, j'évitai de leur (des notables de Papeete) faire connaître une information lancée le 21 novembre par la T.S.F. de Samoa et disant que, dans cet archipel, “l'influenza sévissait terriblement, que tout le monde était atteint, qu'aucun valide n'était disponible pour enterrer les morts”. Je pensais qu'une telle nouvelle, même atténuée, à la veille du banquet de la Victoire, eût constitué un coup de massue pour les populations déjà si émues, comme je l'ai dit plus haut. Je recommandai donc le secret absolu au Chef de Station qui avait reçu l'information et, d'accord avec le Directeur du Service de Santé, je décidai que les réunions préparées de longue main auraient lieu mais que ce serait les dernières. Après le banquet de la Victoire du 23 novembre et la cérémonie d'actions de grâces au temple protestant, le lendemain dimanche, non seulement je refusai toutes autres autorisations mais sous des prétextes divers je déconseillai les réunions d'une société de danse qui sollicitait très vivement mon patronage.

Dès le 26, la radio de presse, diffusée par les soins du gouvernement et qui tient lieu ici d'organe de publicité, conseillait à la population de garder les enfants à la maison, d'éviter les agglomérations et de prendre quelques précautions telles que lavages fréquents de la bouche et des fosses nasales. Semblables avis, sous des formes appropriées aux nécessités du moment, n'ont pas cessé, durant tout le cours de l'épidémie d'être répandus. Ils étaient généralement rédigés ou inspirés par Monsieur le Médecin-Directeur et quelquefois accompagnés de leur traduction en langue tahitienne.

N'ignorant pas que les secousses sismiques avaient sur le moral des malades la plus fâcheuse répercussion, je rédigeai moi-même à deux ou trois reprises quelques explications uniquement destinées à donner confiance à ceux qui en manquaient. Car, il faut le dire, entre le 26 et le 31, l'épidémie qui avait paru devoir rester bénigne et se limiter à des manifestations purement sporadiques, envahit tout à coup la ville entière et se propagea comme une traînée de poudre dans les districts.

Les médecins ont évalué à 90 pour cent la proportion des personnes atteintes au même moment ; eux-mêmes, au nombre de trois seulement au début, tombèrent, à l'exception du Directeur du Service de Santé, de telle sorte que l'organisation des secours pesa sur un très faible nombre de gens valides et dépassa pendant plusieurs jours tout ce à quoi les forces humaines pouvaient faire face.

Le 2 décembre, j'instituai un comité exécutif d'hygiène et de santé publique et lui donnai tous pouvoirs pour prendre telles mesures que les circonstances commanderaient ainsi que les moyens financiers d'y pourvoir. Le Secrétaire Général en était président, le Chef du Service médical, vice-président ; le droit de réquisition dans des cas strictement spécifiques était délégué à chacun des membres…

À noter qu'à la même période des nouvelles interceptées à la Station de T.S.F. signalaient le 7 décembre, d'Apia à Rarotonga : plusieurs milliers d'indigènes sont morts ici de “l'influenza” laquelle diminue maintenant mais la terreur règne en Nouvelle­Zélande : et le 12 suivant, de Samoa, cette autre : l'épidémie sévit très cruellement dans tout le territoire insulaire des Fidji. Le Gouverneur devait garder pour lui ces informations dont la divulgation n'eût fait que déprimer le moral de ses administrés et le seul intérêt de démontrer que notre sort n'était pas plus terrible, en somme, que celui de nos voisins de l'Ouest…

Le besoin de personnel fut tel que, le 1er décembre, le central téléphonique ne disposant plus de ses employés, je chargeai mon secrétaire-général de rallier autour de lui les quelques fonctionnaires valides qui restaient pour maintenir en activité un service public que l'entrepreneur s'avouait incapable d'assurer plus longtemps… » (Rapport du Gouverneur au Ministre daté du 17 janvier 1919 à Papeete).

Des mesures rigoureuses avaient permis l'isolement des Tuamotu, des Marquises et des Australes qui échappaient ainsi au désastre. Mais, comme Makatea et Moorea, les Iles Sous-le-Vent furent dévastées et le bilan fut lourd :

« Le Gouverneur a quitté Papeete sur l'aviso Kersaint le 18 février dernier, à destination des Iles Sous-le-Vent, et est resté neuf jours absent. Il a eu l'occasion de visiter rapidement les centres des principales Iles de l'archipel, de voir les populations encore tout émues des désastres récents, mais pleines de courage pour recommencer la lutte quotidienne pour laquelle l'Administration leur a promis tout le concours possible. Le chiffre de la mortalité totale se tient aux environs de 900 pour l'ensemble du groupe et ne modifie en rien les premières évaluations. Toute trace de grippe infectieuse a disparu maintenant, mais au moment de la tournée du Gouverneur, une autre épidémie sévissait sur les enfants ; tous étaient pris, presque à la fois, de forts rhumes accompagnés de fièvre, mais à évolution rapide et guérison assurée dans la majorité des cas. » (J.O.E.F.O. 1.03.1919, p.75).

Avant même la fin de l'épidémie, on s'était préoccupé de la reprise des activités, le Gouverneur avait envoyé à Paris un télégramme exposant la situation : « … Épidémie de grippe a revêtu caractère particulièrement violent… Toutes mesures humainement possibles prises mais colonie sortira très affaiblie cette épreuve… Tous services plus ou moins paralysés. Épidémie en décroissance - Vais pouvoir assurer reprise affaires par moyens fortune, mais vous prie instamment donner suite immédiatement à demandes personnel déjà adressées département. Main-d'œuvre étant réduite à proportion infime par disparition nombreux travailleurs - Colonie serait reconnaissante à Métropole lui retourner plus tôt possible contingents ayant cessé être utiles France ». (Télégramme du 15 décembre 1918, cité dans J.O.E.F.O., 15 janvier 1919 page 14).

Marc LERICHE

© Société des Études océaniennes - 1977

 

[1] Le célèbre Tiurai, décédé le 5 décembre 1918 à Punaauia.

[2] « Le côtre Noélina, de 24 tonnes nettes, muni d'une machine de 24 chevaux, construit à Papeete en 1914, appartenant à M. Nicolas Tuhiva, fut envoyé, au plus fort de l'épidémie, en mission à Rangiroa et Tikehau pour y prendre M. Danes, Médecin des Tuamotu, et le ramener à Papeete où sa présence était nêcessaire. En cours de route, le patron et l'équipage, composé de 3 matelots et d'un mécanicien, furent pris par la grippe. Le retour de Tikehau à Papeete en fut rendu assez pénible.

M. Danes et un autre passager, M. Sylva, furent obligés de surveiller la machine et de faire la barre de concert avec le capitaine qui était le moins atteint des malades.

Le samedi 7 décembre, à 10 heures du soir, après avoir dépassé Tetiaroa, le capitaine prit la barre pendant que les hommes valides se reposaient. On suppose que le capitaine, fatigué et malade, s'endormit, car, vers 11 heures, le côtre s'échoua sur Je récif près de la passe de Papeete. Les passagers et le mécanicien traversèrent le récif et arrivèrent à terre au moyen de l'embarcation du bord, bien que celle-ci fût défoncée et pleine d'eau. Ils informèrent de l'événement quelques matelots plus ou moins valides de la goélette “Tere ra” et les envoyèrent prendre le capitaine et les 3 hommes qui étaient restée sur le récif auprès de l'épave. Le sauvetage du personnel prit fin vers 2 heures, et le bain prolongé que durent prendre les malades fut cause de la mort du capitaine et de 3 hommes de l'équipage. Le mécanicien seul put guérir. » (J.O.E.F.O. - 1er janvier 1919 - page 6)

[3] « Le Chef du Service de Santé s'inquiète de la question des inhumations. Il pense qu'il y a lieu d'envisager la création d'une fosse commune, la crémation, ou bien de recourir à l'immersion des corps comme cela a eu déjà lieu pour les malades décédés au lazaret.

M. Ahnne fait remarquer que l'immersion aurait de fâcheuses conséquences pour l'avenir. Les indigènes, très superstitieux, n'oseraient plus, pendant de longues années, aller à la pêche ni naviguer dans toute la région de l'avant-port. Cela entrainerait sans aucun doute la suppression d'une part importante de l'alimentation indigène et rendrait plus difficile encore la question des approvisionnements du marché au poisson de Papeete.

Son opinion est partagée par plusieurs membres du Conseil et l'idée d'immersion abandonnée, à moins d'urgente nécessité.

Monsieur le Gouverneur dit que cette dernière mesure ne sera envisagée que s'il est reconnu absolument impossible d'agir autrement. Il charge le Chef du Service des Travaux Publics d'examiner immédiatement la possibilité de creuser une fosse commune. » (J.O.E.F.O., 16 janvier 1919, page 11).