Pko 28.05.2017

Eglise cath papeete 1

Bulletin gratuit de liaison de la communauté de la Cathédrale de Papeete n°30/2017

Dimanche 28 mai 2017 – 7ème Dimanche de Pâques – Année A

Humeurs…

Au revoir Sœur Madeleine !

Au matin de l’Ascension, Sœur Madeleine a suivi les pas de son Seigneur pour entrer dans la maison du Père.

Née en 1922, elle arrive à Tahiti en 1948. Près de 70 ans au service de sa Congrégation, les Sœurs de Saint Joseph de Cluny. Une multitude de jeunes filles polynésiennes sera formée par elle au secrétariat. Elle avait acquis une telle réputation de rigueur et de professionnalisme dans la formation de ces jeunes filles… que celles-ci trouvaient un travail aussitôt sorti de l’école.

La retraite de l’enseignement ne signifia pas la « retraite ». Sollicitée par le Secours Catholique, elle prit en charge le fonctionnement du « local Secours Catholique » sis à la Mission derrière l’école des Sœurs. Là, elle dépensa encore toute son énergie non seulement à recevoir les responsables des relais du tour de l’île, mais aussi à préparer les colis qui devaient être acheminés dans toutes les iles de Polynésie. Avec la même rigueur et la même humanité qu’elle avait mise dans la formation des élèves, elle accueillait et servait les personnes de la Mission et du Grand Papeete qui sollicitait son aide.

Je me souviens qu’aussitôt le local fermé vers 11h30, elle se rendait à sa communauté pour donner à manger à ses consœurs alitées. Une « grande dame »au service des autres qui n’a jamais compté sa peine… !

Chaque semaine, le mercredi après-midi, on la voyait, couverte de son chapeau, aller à l’Hôpital Vaiami visiter les personnes du service de psychiatrie… Mission quelle continua longtemps encore lorsque celui-ci fut déplacé au Taaone… et toujours à pied !

Sœur Madeleine fut un soutien inconditionnel de l’Accueil Te Vai-ete. Il y a quelques mois encore, au sortir d’une messe, elle s’inquiétait de son fonctionnement.

Merci « Mère Madeleine », comme beaucoup d’anciennes t’appelaient encore… À l’image de Mère Javouhey, tu as toujours servi Dieu en premier… Qu’il t’accueille aujourd’hui dans son sein.

« Jusqu’à présent, les résultats ont dépassé mes espérances, et j’ai marché d’un pas ferme, appuyée sur le bâton de la foi et de la charité, soutenue par Celui qui console de l’injustice. » Mère Javouhey

Chronique de la roue qui tourne

Tout donner … sans nous épuiser

« La mesure est la loi suprême de la sagesse pratique. Connais tes forces, et devine leurs limites, pour ne pas les apprendre trop tard et peut-être sans remède. » Henri-Frédéric Amiel

Dans un monde où le temps semble pris dans une course folle, dans un monde qui repousse constamment toutes les limites et nie celles qui ne peuvent l’être, dans un monde qui ne raisonne qu’en matière de rentabilité et productivité, nous sommes tentés de voir nos limites comme des faiblesses. Nous nous laissons entrainer dans cette course folle où nos journées devraient compter 48h pour que nous arrivions à tout faire, où nous sommes contraints de « rentabiliser » chaque moment pour répondre à nos nombreuses obligations.

Or, nous ne sommes pas infaillibles. Notre énergie n’est pas inépuisable. Nier nos limites, c’est hypothéquer nos forces. En fait, qui peut mieux donner que celui qui sait garder ce qu’il faut ? Qui peut mieux travailler que celui qui sait se reposer quand il faut ? Qui peut mieux aimer l’autre que celui qui sait s’aimer ?

Cependant, ce repli sur soi est souvent perçu comme de l’égoïsme. Or, il est faux de parler d’égoïsme car ce bien-être « égoïste » rejaillira automatiquement sur ceux qui nous entourent. Sans ces moments de repli, comment couper notre routine et nos automatismes qui nous enferment et réduisent la réalité ? Sans ces moments de repli, comment repérer et nous défaire des préjugés emmagasinés… à notre insu souvent ? Sans ces moments de repli, comment garder de vue notre objectif de vie et corriger notre cap en fonction ?

Il nous faut assez d’humilité pour admettre nos limites. Il nous faut assez de courage pour freiner cette fuite en avant de notre orgueil qui se croit invincible. Il nous faut accorder autant d’importance à nos actions qu’à nos repos. Il nous faut nous ressourcer, repartir à la source pour y puiser ce que nous avons encore de meilleur. Il nous faut nous retrouver pour être encore avec l’autre.

Je ne peux m’empêcher de penser à une sublime citation de Mère Teresa, un challenge tant au début de la phrase qu’à la fin : « Ce dont nous avons besoin est d'aimer sans nous épuiser... »

La chaise masquée

© Nathalie SH – P.K.0 – 2017

Manchester

En marge de l’actualité du mercredi 24 mai 2017

Alors que nous nous apprêtons à célébrer ce Dimanche la journée pour la vie, voici que la violence et la mort s’invitent une fois de plus dans l’actualité de notre monde. À Manchester, 22 jeunes, adultes et enfants, venus entre amis, pour chanter, se réjouir ont eu en quelques instants leur vie arrachée, supprimée. D’autres familles sont plongées dans l’inquiétude et l’angoisse, ayant à déplorer un ou plusieurs blessés. Derrière toutes ces personnes, c’est la communauté humaine qui est blessée, menacée, chaque fois que la vie de l’un de ses membres est retranchée. Notre humanité, malgré ses avancées et ses progrès se voit ainsi toujours confrontée à la violence et à son cortège de souffrance et de mort. Face à cette situation, le reflexe est de trouver les responsables, de chercher l’ennemi. La justice doit en effet avoir le dernier mot. Mais il faut être fort pour parler de justice, et faire taire d’abord l’idée de vengeance. Car au départ, ce qui vient tout naturellement quand quelqu’un nous a blessés, c’est le désir de vengeance. Le penchant naturel, c’est de rendre le mal pour le mal. La Bible nous dit qu’au commencement, ce désir de vengeance est illimité : « J’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. C’est que Caïn est vengé 7 fois, mais Lamek 77 fois » (Gn 4, 23-24). Entrer dans cette dynamique consistant à combattre la violence par la violence, c’est se préparer à creuser de nouvelles tombes… Faudrait-il donc accepter que triomphe la haine, fille de la vengeance, et que la vie soit ainsi réduite à néant ?

Le Christ nous invite à une autre dynamique, celle de l’amour et du pardon… aussi dur que ce choix puisse paraitre. Car accepter d’entrer dans cette dynamique de l’amour est encore un combat, une lutte qui commence en chacun de nous. C’est en effet en chacun de nous, dans notre cœur que prend naissance cette violence, toujours prête à se manifester pour nous défendre ou défendre nos intérêts et nos points de vue. Cette lutte peut également nous conduire à nous tourner vers Dieu pour lui dire notre révolte, notre souffrance, lorsque nous devenons victimes de la violence et que cette souffrance est trop lourde à porter. Qu’il nous suffise de rappeler les mots que Jésus adresse à son Père alors que, victime lui-même de la violence des hommes, il meurt sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». Pourtant, Jésus n’invite pas à la résignation, il invite au combat : il exige le pardon 70 fois 7 fois, il invite à aimer son ennemi et à prier pour ceux qui persécutent… Il résiste à la tentation de la violence. Il va jusqu’à demander à son Père le pardon pour ses bourreaux. Il invite à résister à la violence par l’Esprit d’amour, seul capable d’obtenir la conversion du violent et la réconciliation entre lui et sa victime. Jésus ne se contente pas, face à la violence, d’un abandon passif entre les mains de Dieu, il fait violence au violent en lui pardonnant et en l’appelant à la conversion et à la réconciliation. Il nous rappelle enfin que c’est l’amour qui aura le dernier mot. Jésus est sorti vainqueur du tombeau, la vie a triomphé de la mort.

Ce qui s’est passé à Manchester nous touche et nous interpelle tant il est vrai que ce combat contre la violence et pour le respect de la vie se joue déjà en nous et à nos portes ! Quel sera notre choix ?

+ Mgr Jean Pierre COTTANCEAU

© Archidiocèse de Papeete - 2017

La Parole aux sans paroles 76

Portrait d’une sœur de la nuit - Raimiti

« À toutes les filles qui sont comme moi, ne quittez pas l’école, même si vos parents vous rejettent. Restez à l’école ! Allez jusqu’au bout ! Ne devenez pas comme nous ! Parce que vous risquez fort de faire ça toute votre vie ! Quand vous êtes jeunes, ça va, ça marche ! Mais après, quand vous allez devenir vieilles ? Les clients n’aiment pas les vieilles ! » C’est le touchant message de Raimiti, chassée par son père parce qu’« elle » est ra’era’e !

D’où viens-tu ? Où as-tu grandi ?

« Je suis née à Papeete mais j’ai grandi à Erima avec mes grands-parents. »

Et tes parents ?

« Ils m’ont reprise quand j’avais 10 ans. Je suis allée avec eux à Taravao, mais pas longtemps. Ça a été dur de quitter mes grands-parents. Mais, à la presqu’île, j’ai repris mes études, je suis retournée à l’école. Mais, mon papa a vu que j’étais efféminée. Il a brulé tout mon linge de fille. Avant, je n’avais pas de longs cheveux donc je portais une perruque. Ça aussi, il a brulé. Et, il m’a mise à la rue. Parce que j’étais une ra’era’e. »

Et ta maman ?

« Ça a été dur pour elle mais elle a fait avec. »

Vers quel âge tu t’es sentie femme ?

"Déjà toute petite ! Mais je me suis vraiment affirmée depuis que l’on m’a chassée de chez moi. Je me suis vraiment habillée en fille depuis que je suis en ville, entourée de ra’era’e, comme moi. En arrivant, je ne connaissais personne, je ne savais pas ce que c’était la prostitution. Ce sont les ra’era’e qui m’ont aidée, qui m’ont dit de faire comme ça. Elles ont dit qu’il fallait se vendre parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen pour moi, parce qu’il n’y avait pas de travail. »

Tu as essayé quand même de voir au SEFI ?

« J’ai fait plusieurs formations, 3 en tout. Et, à chaque fois, je n’ai rien eu ! »

Ton premier « client », tu t’en rappelles ?

« Pas du tout ! Ça fait tellement longtemps ! »

Pourquoi ? Depuis quel âge tu te prostitues ?

« 15 ans. »

Et, tu as quel âge aujourd’hui ?

« 25 ans. »

Ça fait 10 ans !

« Oui, mais là, je vais arrêter parce que je viens de trouver du travail. »

Ah bon !

« Oui ! »

Qu’est-ce qui a été le plus dur ?

« Les agressions ! Les vols ! Les insultes ! Et, les clients grincheux ! » (Rires)

As-tu déjà eu des problèmes ?

« Oui, bien sûr ! Déjà, tu ne connais pas le client. Tu ne sais pas comment il est. Tu ne sais pas comment sont ses réactions. Tu ne sais pas quels sales coups il peut te faire. S’il te donne l’argent pour le reprendre dès qu’il a fini de jouir. Ça fait peur parfois. J’ai eu beaucoup de problèmes où après que j’ai fait mon travail, il me menace de me rosser si je ne lui rends pas son argent. Sinon, il m’amène loin et me laisse là-bas sans me payer. »

Peut-on garder un bon souvenir de certains clients ?

« Oui, j’ai des clients super gentils, ils sont bien ! Ils comprennent notre situation. »

Tes clients sont plutôt des occasionnels ou des réguliers ?

« Ça dépend, j’ai les deux. Mais j’ai de tout, des tahitiens, des chinois, des farani. De tout ! Il ne faut pas croire que les tahitiens ne viennent pas voir les ra’era’e, c’est faux ! Tout le monde vient voir les ra’era’e. Il faut arrêter de se voiler la face ! »

Et, entre nous, si un client arrive et il est moche, pas du tout attirant, ni charmant, rien. Que fais-tu ?

« On est obligé de faire notre travail ! On ne fait pas attention à ça, on ne regarde pas. On fait le travail, on regarde les sous. C’est ça qui va nous donner l’envie de faire. Sinon, on n’aura pas de sous. Heureusement, il y a la capote ! « 

Tu fais ça tous les soirs ?

« Oui, il le faut bien si je veux manger, payer mon loyer, payer ma voiture ! J’arrive à m’en sortir ! Mais, depuis la nouvelle loi, c’est dur. Les clients se font rares. Ils ont peur de la police. »

Tu es en couple ?

« Oui ! »

Et, ça ne dérange pas ton copain de te voir sortir tous les soirs ?

« Ce n’est pas facile pour lui mais bon. Quand on n’a pas de travail, on est obligé ! Même lui, il n’arrive pas à trouver du travail ! C’est vraiment dur ! Il faut s’en sortir comme on peut ! Tu sais, j’accepterais n’importe quel travail… pourvu que ça paie. Même si la paie n’est pas énorme, je prends, pourvu que ça me nourrisse. Femme de ménage, cuisinière, garde malade, je prends tout.

Un dernier message ?

« À toutes les filles qui sont comme moi, ne quittez pas l’école, même si vos parents vous rejettent. Restez à l’école ! Allez jusqu’au bout ! Ne devenez pas comme nous ! Parce que vous risquez fort de faire ça toute votre vie ! Quand vous êtes jeunes, ça va, ça marche ! Mais après, quand vous allez devenir vieilles ? Les clients n’aiment pas les vieilles ! »

© Accueil Te Vai-ete - 2017

Audience générale du mercredi 24 mai 2017

L’espérance passe toujours par des défaites

Comme chaque semaine, le Pape François a tenu l’audience générale, sous le thème général de l’Espérance chrétienne. Le Souverain Pontife a centré sa catéchèse sur l’épisode biblique des disciples d’Emmaüs, dans l’Évangile selon Saint Luc : une véritable « thérapie de l’Espérance », selon le Pape.

Chers frères et sœurs, bonjour !

Aujourd’hui je voudrais m’arrêter sur l’expérience des deux disciples d’Emmaüs, dont parle l’évangile de Luc (cf. 24,13-35). Imaginons la scène : deux hommes marchent, déçus, tristes, convaincus d’avoir laissé derrière eux l’amertume d’une  histoire qui s’est mal terminée. Avant cette Pâque, ils étaient pleins d’enthousiasme : convaincus que ces journées auraient été décisives pour leurs attentes et pour l’espérance de tout le peuple. Jésus, à qui ils avaient confié leur vie, semblait enfin arrivé à la bataille décisive : maintenant il aurait manifesté sa puissance, après une longue période de préparation et de vie cachée. C’était à quoi ils s’attendaient. Et il n’en fut pas ainsi.

Les deux pèlerins cultivaient une espérance seulement humaine, qui maintenant se brisait en mille morceaux. Cette croix hissée sur le Calvaire était le signe le plus éloquent d’une défaite qu’ils n’avaient pas pronostiquée. Si vraiment ce Jésus était selon le cœur de Dieu, ils devaient en conclure que Dieu était désarmé, sans défense dans les mains des violents, incapable d’opposer une résistance au mal.

Ainsi, ce dimanche matin, les deux hommes s’enfuient de Jérusalem. Ils ont encore dans les yeux les événements de la passion, de la mort de Jésus ; et leur esprit broie du noir sur ces événements, durant le repos forcé du sabbat. Cette fête de Pâque, qui devait entonner le chant de la délivrance, était devenue au contraire le jour le plus douloureux de leur vie. Ils quittent Jérusalem pour s’en aller ailleurs, dans un village tranquille. Ils ont tout l’air de personnes occupées à chasser un souvenir qui les brûle. Ils sont sur la route, et marchent, tristes. Ce scénario – la route – était déjà important dans les récits des évangiles ; maintenant il le deviendra de plus en plus, car c’est le moment où l’on commence à raconter l’histoire de l’Église.

La rencontre entre Jésus et ces deux disciples semble absolument fortuite : elle ressemble à une de ces nombreuses rencontres qui arrivent dans la vie. Les deux disciples marchent, l’air songeurs, et un inconnu arrive près deux. C’est Jésus ; mais leurs yeux ne sont pas en mesure de le reconnaître. Alors Jésus commence sa « thérapie de l’espérance ». Ce qui arrive sur cette route est une thérapie de l’espérance. Qui l’a faite ? Jésus.

Tout d’abord, il demande et il écoute : notre Dieu n’est pas un Dieu envahissant. Même s’il connaît déjà la raison de leur déception, il leur laisse le temps d’aller au fond de leur amertume, de la sonder. Il en ressort une confession qui est un refrain de l’existence humaine : « Nous espérions, mais … Nous espérions, mais… » (v. 21). Que de tristesses, que de défaites il y a dans la vie de toute personne ! Au fonds, nous sommes tous un peu comme ces disciples. Que de fois dans la vie avons-nous espéré, que de fois nous sommes-nous sentis à un pas du bonheur, et puis nous nous sommes retrouvés par terre, déçus. Mais Jésus marche avec toutes les personnes qui ont perdu confiance et avancent la tête basse. Et en marchant avec eux, de manière discrète, il parvient à redonner l’espérance.

Jésus leur parle avant tout à travers les Écritures. Ceux qui prennent dans leurs mains le livre de Dieu n’y trouveront pas d’histoires d’héroïsme, des campagnes de conquête fulgurantes. La vraie espérance n’est jamais à bas prix : elle passe toujours par des défaites. L’espérance de ceux qui ne souffrent pas, ne l’est peut-être pas aussi forte. Dieu n’apprécie pas d’être aimé comme on aimerait un chef guerrier qui entraîne son peuple à la victoire en anéantissant dans le sang ses adversaires. Notre Dieu est une petite lampe qui brûle les jours de froid et de vent, et bien qu’elle semble fragile, elle est sa présence dans ce monde. Il a choisi la place que nous dédaignons tous.

Puis Jésus répète pour ses deux disciples les gestes-clefs de toute Eucharistie : il prend le pain, le rompt, le bénit et le donne. Dans cette série de gestes, n’a-t-on pas là toute l’histoire de Jésus ? Et n’y a-t-il pas aussi dans toute Eucharistie, le signe de ce que doit être l’Église ? Jésus nous prend, nous bénit, « rompt » notre vie – parce qu’il n’y a pas d’amour sans sacrifice – et il l’offre aux autres, l’offre à tous.

La rencontre entre Jésus et les deux disciples d’Emmaüs est une rencontre rapide. Mais on y trouve tout le destin de l’Église. Elle nous raconte que la communauté chrétienne n’est pas enfermée dans une citadelle fortifiée, mais marche dans son environnement le plus vital, à savoir la route. Et là, elle rencontre les personnes, avec leurs espoirs et leurs déceptions, parfois pénibles. L’Église écoute les histoires de tout le monde, comme elles émergent de l’écrin de la conscience personnelle ; pour ensuite offrir la Parole de vie, le témoignage de l’amour, un amour fidèle jusqu’au bout. Et le cœur des personnes recommence alors à brûler d’espérance.

Nous tous, dans notre vie, nous avons eu des moments difficiles, sombres ; des moments où nous marchions tristes, songeurs, sans horizons, un mur devant nous. Mais Jésus est toujours près de nous pour nous donner l’espérance, pour réchauffer les cœurs et dire : « Avance, je suis avec toi. Avance ! » Tout le secret de la route qui conduit à Emmaüs est là : même avec des apparences contraires, nous continuons à être aimés, Dieu n’arrêtera jamais de nous aimer. Dieu marchera toujours avec nous, toujours, même dans les moments les plus douloureux, même aux pires moments, dans les moments de défaite : le Seigneur est là. C’est notre espérance. Avançons avec cette espérance ! Car Il est à côté de nous, marche avec nous, toujours !

© Libreria Editrice Vaticana - 2017

Message pour la 51ème journée mondiale des communications – Pape François

« Ne crains pas, car je suis avec toi »

Communiquer l’espérance et la confiance en notre temps

Le message du Pape François pour la journée mondiale des communications sociales a été publié ce mardi 24 janvier, comme le veut la tradition, jour de la fête de Saint François de Sales, patron des journalistes. Le thème choisi cette année est « Ne crains pas, car je suis avec toi », verset tiré du livre d'Isaïe, « Communiquer l'espérance et la confiance en notre temps ». Le Pape invite à communiquer avec espérance, en privilégiant les récits inspirés par la Bonne Nouvelle, sans occulter les drames de notre histoire.

L'accès aux médias, grâce au développement technologique, est tel que beaucoup de gens ont la possibilité de partager instantanément l'information et de la diffuser de manière capillaire. Ces informations peuvent être bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses. Par le passé, nos pères dans la foi parlaient de l'esprit humain comme de la meule d’un moulin qui, actionnée par l'eau, ne peut pas être arrêtée. Celui qui est responsable du moulin a cependant la possibilité de décider de moudre du grain ou de l’ivraie. L'esprit de l'homme est toujours en action et ne peut cesser de « moudre » ce qu'il reçoit, mais c’est à nous de décider de quel matériel l’approvisionner (cf. Cassien le Romain, Lettre à Léonce Higoumène).

Je voudrais que ce message puisse atteindre et encourager tous ceux qui, dans leur milieu professionnel ou dans leurs relations personnelles, « moulent » chaque jour beaucoup d’informations pour offrir un pain frais et bon à ceux qui se nourrissent des fruits de leur communication. Je voudrais exhorter chacun à une communication constructive qui, en rejetant les préjugés envers l'autre, favorise une culture de la rencontre grâce à laquelle il est possible d’apprendre à regarder la réalité en toute confiance.

Je pense qu’il faut briser le cercle vicieux de l'anxiété et endiguer la spirale de la peur, fruit de l'habitude de concentrer l'attention sur les « mauvaises nouvelles » (les guerres, le terrorisme, les scandales et toutes sortes d'échec dans les affaires humaines). Il ne s’agit pas évidemment de promouvoir une désinformation où le drame de la souffrance serait ignoré, ni de tomber dans un optimisme naïf qui ne se laisse pas atteindre par le scandale du mal. Je voudrais, au contraire, que tous nous cherchions à dépasser ce sentiment de mécontentement et de résignation qui nous saisit souvent, nous plongeant dans l'apathie, et provoquant la peur ou l'impression qu’on ne peut opposer de limites au mal. D’ailleurs, dans un système de communication où domine la logique qu’une bonne nouvelle n’a pas de prise et donc ne constitue pas une nouvelle, et où le drame de la souffrance et le mystère du mal sont facilement donnés en spectacle, il peut être tentant d'anesthésier la conscience ou de tomber dans le désespoir.

Je voudrais donc apporter une contribution à la recherche d'un style ouvert et créatif de communication qui ne soit jamais disposé à accorder au mal un premier rôle, mais qui cherche à mettre en lumière les solutions possibles, inspirant une approche active et responsable aux personnes auxquelles l’information est communiquée. Je voudrais inviter à offrir aux hommes et aux femmes de notre temps des récits marqués par la logique de la « bonne nouvelle ».

La bonne nouvelle

La vie de l'homme n’est pas seulement une chronique aseptisée d’événements, mais elle est une histoire, une histoire en attente d'être racontée à travers le choix d'une clé de lecture qui permet de sélectionner et de recueillir les données les plus importantes. La réalité, en soi, n'a pas une signification univoque. Tout dépend du regard avec lequel elle est saisie, des « lunettes » à travers lesquelles on choisit de la regarder : en changeant les verres, la réalité aussi apparaît différente. D’où pouvons-nous donc partir pour lire la réalité avec de bonnes « lunettes » ?

Pour nous chrétiens, les lunettes appropriées pour déchiffrer la réalité, ne peuvent être que celles de la bonne nouvelle, de la Bonne Nouvelle par excellence : « l'Évangile de Jésus, Christ, Fils de Dieu » (Mc 1,1). Avec ces mots, l'Évangéliste Marc commence son récit par l'annonce de la « bonne nouvelle » qui concerne Jésus, mais plus qu’une information sur Jésus, c’est plutôt la bonne nouvelle qui est Jésus lui-même. En lisant les pages de l'Évangile, on découvre en effet, que le titre de l'œuvre correspond à son contenu et, surtout, que ce contenu est la personne même de Jésus.

Cette bonne nouvelle qui est Jésus lui-même, n’est pas bonne car dénuée de souffrance, mais parce que la souffrance aussi est vécue dans un cadre plus large, comme une partie intégrante de son amour pour le Père et pour l'humanité. En Christ, Dieu s’est rendu solidaire avec toutes les situations humaines, nous révélant que nous ne sommes pas seuls parce que nous avons un Père qui ne peut jamais oublier ses enfants. « Ne crains pas, car je suis avec toi » (Is 43,5) sont les paroles consolatrices d'un Dieu qui depuis toujours s’est impliqué dans l'histoire de son peuple. En son Fils bien-aimé, cette promesse de Dieu – « Je suis avec toi » – arrive à assumer toute notre faiblesse, jusqu'à mourir de notre mort. En Lui aussi les ténèbres et la mort deviennent des lieux de communion avec la Lumière et la Vie. Ainsi, une espérance voit le jour, accessible à tous, à l'endroit même où la vie connaît l'amertume de l'échec. C’est une espérance qui ne déçoit pas, parce que l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs (cf. Rm 5,5) et fait germer la vie nouvelle comme la plante germe du grain jeté en terre. Dans cette lumière tout nouveau drame qui arrive dans l'histoire du monde devient aussi le scénario d’une possible bonne nouvelle, car l'amour parvient toujours à trouver le chemin de la proximité et à susciter des cœurs capables de s’émouvoir, des visages capables de ne pas se décourager, des mains prêtes à construire.

La confiance dans la semence du Royaume

Pour introduire ses disciples et les foules à cet état d'esprit évangélique et leur donner les bonnes « lunettes » pour approcher la logique de l'amour qui meurt et ressuscite, Jésus utilisait les paraboles, dans lesquelles le Royaume de Dieu est souvent comparé à la semence, qui libère sa puissance vitale justement quand elle meurt dans le sol (cf. Mc 4,1 à 34). L’utilisation d’images et de métaphores pour communiquer l'humble puissance du Royaume n’est pas une façon d’en réduire l'importance et l'urgence, mais la forme miséricordieuse qui laisse à l'auditeur l’"espace" de liberté pour l'accueillir et la rapporter aussi à lui-même. En outre, elle est le chemin privilégié pour exprimer l'immense dignité du Mystère Pascal, laissant les images – plus que les concepts – communiquer la beauté paradoxale de la vie nouvelle dans le Christ, où les hostilités et la croix n’empêchent pas, mais réalisent le salut de Dieu, où la faiblesse est plus forte que toute puissance humaine, où l’échec peut être le prélude à l’accomplissement le plus grand de toutes choses dans l'amour. Et c’est justement ainsi, en réalité, que mûrit et s’approfondit l'espérance du Royaume de Dieu : « Comme d’un homme qui aurait jeté du grain en terre : qu’il dorme et qu’il se lève, nuit et jour, la semence germe et pousse » (Mc 4,26-27)

Le Royaume de Dieu est déjà parmi nous, comme une graine cachée à un regard superficiel et dont la croissance se fait en silence. Celui qui a des yeux rendus clairs par l’Esprit Saint peut le voir germer et ne se laisse pas voler la joie du Royaume par les mauvaises herbes toujours présentes.

Les horizons de l'Esprit

L'espérance fondée sur la bonne nouvelle qui est Jésus nous fait lever les yeux et nous pousse à le contempler dans le cadre liturgique de la Fête de l'Ascension. Bien qu'il semble que le Seigneur s’éloigne de nous, en fait, les horizons de l’espérance s’élargissent. Effectivement, chaque homme et chaque femme, dans le Christ, qui élève notre humanité jusqu’au Ciel, peut librement « entrer dans le sanctuaire grâce au sang de Jésus, chemin nouveau et vivant qu’il a inauguré pour nous en franchissant le rideau du Sanctuaire, c'est-à-dire sa chair » (He 10, 19-20). A travers « la force de l'Esprit Saint » nous pouvons être « témoins » et communicateurs d'une humanité nouvelle, rachetée, « jusqu'aux extrémités de la terre » (cf. Ac 1,7-8).

La confiance dans la semence du Royaume de Dieu et dans la logique de Pâques ne peut que façonner aussi la manière dont nous communiquons. Cette confiance nous permet d'agir – dans les nombreuses formes de communication d’aujourd'hui – avec la conviction qu’il est possible d’apercevoir et d’éclairer la bonne nouvelle présente dans la réalité de chaque histoire et dans le visage de toute personne.

Celui qui, avec foi, se laisse guider par l’Esprit Saint devient capable de discerner en tout évènement ce qui se passe entre Dieu et l’humanité, reconnaissant comment Lui-même, dans le scénario dramatique de ce monde, est en train de tisser la trame d'une histoire de salut. Le fil avec lequel est tissée cette histoire sacrée est l'espérance, et son tisserand est nul autre que l'Esprit Consolateur. L'espérance est la plus humble des vertus, car elle reste cachée dans les plis de la vie, mais elle est comme le levain qui fait lever toute la pâte. Nous la cultivons en lisant encore et encore la Bonne Nouvelle, l'Evangile qui a été "réédité" en de nombreuses éditions dans la vie des saints, des hommes et des femmes qui sont devenus des icônes de l'amour de Dieu. Aujourd'hui encore c’est l'Esprit qui sème en nous le désir du Royaume, à travers de nombreux « canaux » vivants, par le biais de personnes qui se laissent conduire par la Bonne Nouvelle au milieu du drame de l'histoire et qui sont comme des phares dans l'obscurité de ce monde, qui éclairent la route et ouvrent de nouveaux chemins de confiance et d'espérance.

Du Vatican, le 24 janvier 2017

François

© Libreria Editrice Vaticana - 2017

Propos d’Angélique GOZLAN – Université de Paris Diderot - 2016

L’adolescent et les réseaux sociaux : quels impacts psychiques ?

« Pour se construire, tout adolescent a besoin de se mettre en image au-devant de soi, de paraître et de se montrer. Dans ce processus, l’autre n’est jamais loin », explique une psychologue

Il y a quelques jours, une jeune femme de 19 ans se suicidait en direct sur Périscope. De quoi s’interroger sur une question essentielle qui dépasse cet évènement : l’impact des réseaux sociaux sur l’adolescent. Le jeune homme ou la jeune femme d’aujourd’hui semble ne plus pouvoir se penser sans son écran. Il ou elle devient un(e) adolescent(e) connecté(e) en permanence à des milliers de personnes. En somme, un individu machinique. Dès lors, quels impacts psychiques pouvons-nous repérer de ces usages des réseaux sociaux sur l’adolescent ?

Le fait divers de Périscope tend à diaboliser les réseaux sociaux en pointant les effets néfastes de ceux-ci, tant du point de vue de l’acteur que du spectateur. Pourtant, il ne faut pas oublier qu’ils ne sont qu’un outil, et que cet outil sera utilisé pour répondre au besoin adolescent dans sa singularité. À partir de ce constat, deux enjeux majeurs émergent : l’un soutient la subjectivation et le processus adolescent ; l’autre se constitue comme entrave à la résolution de la crise identitaire adolescente.

Pour se construire, tout adolescent a besoin de se mettre en image au-devant de soi, de paraître et de se montrer. Dans ce processus, l’autre n’est jamais loin. Il est nécessaire pour le jeune individu d’être regardé et reconnu pour se reconnaître, même si, pour certains, ce regard de l’autre peut être très angoissant. Ici s’ancre, en partie, la construction identitaire de tout adolescent. Les réseaux sociaux apparaissent comme une surface contenant des contenus psychiques et comme lieu vers lequel convergent les regards. L’adolescent trouvera donc dans ces espaces un lieu idéal pour étayer sa quête identitaire, et créer l’appel au regard de l’autre par le fait de se montrer et de se représenter.

Expressionnisme adolescent

Très souvent, la surface interactive de ces réseaux sera le support à « l’expressionnisme adolescent », pour reprendre Philippe Gutton. Il pourra y exprimer en images et en mots ses états d’âme, ses désespoirs amoureux, ses « délires » avec les copains, il pourra être connecté avec ses amis du quotidien, s’essayer à la séduction à travers l’écran, moins terrifiante qu’en face-à-face.

Quelle différence avec l’expression adolescente classique ? Elle naît de l’outil même des réseaux sociaux. L’adolescent ne se montre plus devant une dizaine de copains mais devant des milliers de personnes. Les réseaux sociaux ont inauguré une ère d’une intimité partagée à la vue de tous, une intimité interactive.

Le fait de poster un élément de sa vie sur les réseaux dépossède le sujet de cette part d’intimité, en la rendant publique, interactive, accessible à un grand nombre. Il faut que l’individu s’inquiète de ce contenu pour le préserver, notamment en connaissant les paramétrages de son compte. J’ai nommé par le terme désintimité, ce moment de dépossession de l’intime à l’écran. Dans ce moment, la fonction de protection de l’intimité n’opère plus, le sujet devient en proie à de possibles intrusions et emprise de l’autre. À partir de ce moment, deux voies sont possibles.

Dans l’une, les assises narcissiques et objectales de l’adolescent sont suffisamment solides pour qu’il utilise les réseaux sociaux comme objet culturel étayant les processus adolescents. Les contenus publiés ont alors le statut d’images-miroirs, d’images-témoins, images qui rendent présent un moment de vie, celui de la transformation adolescente et la construction d’une identité dans le lien social. L’espace virtuel est, dans ce cas, un lieu de transposition de la crise créative, soutenant le remaniement pulsionnel et narcissique de l’adolescent. L’adolescent joue différentes facettes de son identité pour saisir son image, image étrange, à se réapproprier du fait des changements pubertaires, et pour se créer une face sociale au regard de l’autre.

Le retour narcissique que l’adolescent trouve dans le regard que les autres portent sur ses publications soutient le processus de séparation qui a une place inédite à l’adolescence. En effet, il est essentiel de se séparer psychiquement de ses parents et de s’individuer. Les réseaux sociaux offrent alors des espaces d’expression de pensées intimes en dehors du regard parental, à travers lesquels œuvre le travail de désinvestissement parental et l’affirmation d’un « je suis ». En ce sens, les réseaux sociaux et leur interactivité peuvent se comprendre comme des objets culturels soutenant la subjectivation, le devenir sujet au sein d’un groupe de pairs.

L’autre voie induite par la désintimité est celle de la déperdition de l’adolescent. L’adolescence est un moment de grande fragilité du Moi. Si celui-ci n’a pas acquis pendant l’enfance des assises suffisamment sécures et contenantes, le remaniement pubertaire le fragilisera d’autant plus. L’adolescent pourra alors se trouver dans une quête avide d’une identité, d’une reconnaissance, mais aussi de limites pour éprouver les limites de soi, de son corps changeant et de son être intime.

Les réseaux sociaux seront utilisés par certains comme un moyen illusoire de trouver un regard sur soi susceptible de conforter leur sentiment de continuité d’existence. Malheureusement, même si l’écran peut parfois fonctionner comme un miroir reflétant sa propre image, il s’agit toujours d’un miroir sans tain au-delà duquel se trouvent d’autres individus connectés qui peuvent à tout moment interagir avec les contenus publiés. Ici se situe le risque des réseaux sociaux pour des adolescents fragiles ou des adolescents mal informés de ces risques : ils peuvent se retrouver face à une altérité virale, c’est-à-dire une contamination par l’autre par effet de viralité propre aux espaces virtuels.

Comme un virus informatique

L’autre, tout comme un virus informatique, s’approprie l’espace intime du sujet mis à vue sur le réseau, jusqu’à provoquer son aliénation. L’altérité virale crée une effraction associée à un sentiment de dépossession du sujet et ouvre sur une dimension de la violence. On peut citer des exemples : cas de capture d’images sur Snapchat rediffusée à grande échelle sur Facebook ; déferlements de haine sur le même Facebook ; harcèlement virtuel. Les limites entre soi et l’autre sont abolies et causent la perte du sujet en attaquant l’essence même de celui-ci : son intimité. L’altérité virale provoque alors l’échec de la tentative de figuration du Moi adolescent et de son image du corps, et se constitue comme entrave au processus adolescent.

Ainsi, les risques du virtuel prennent leur source dans une triple causalité : la singularité psychique du sujet associé à la qualité de l’internalisation des figures et des liens primaires, la viralité, et la pauvreté des informations sur l’usage des réseaux sociaux. Il est possible de réagir en faisant appel à des savoirs pluridisciplinaires : l’enjeu est de prévenir les risques encourus sur la toile. Il s’agit de créer l’écart nécessaire dans les discours entre monde réel et virtuel afin que le sujet puisse se créer son propre regard sur ces espaces virtuels au lieu de se laisser bercer par leur illusion, anéantissant toute pensée subjective et critique.

© Sud-Ouest.fr - 2016

Commentaire des lectures du dimanche

« Père, l’heure est venue »

Longtemps après les événements de la Passion et de la Résurrection, après avoir médité durant des années les paroles de Jésus, Jean a voulu fixer pour nous le testament spirituel de son Maître. Il l’a fait dans cette longue prière du chapitre 17, qui nous apporte un écho direct du repas d’adieux du Seigneur. On l’appelle souvent prière sacerdotale, parce que Jésus l’a prononcée au moment où il allait librement donner sa vie pour le salut du monde.

C’est bien une prière, en effet : Jésus « lève les yeux au ciel », selon son habitude. Il s’adresse à Dieu en lui disant : « Abba, Père ». C’était, dans sa langue, un nom de tendresse filiale, et cette familiarité de Jésus avec Dieu dans sa prière avait toujours frappé ses disciples.

Par ailleurs certaines phrases de cette prière rappellent les demandes du Notre Père :

  • « Que ton nom soit sanctifié » reparaît ici sous une autre forme : « Que ton Fils te glorifie … Tu m’as donné ton nom ».
  • « Que ta volonté soit faite » devient ici, dans la bouche de Jésus : « J’ai achevé l’œuvre que tu m’as donné à faire ».
  • « Délivre-nous du mal » affleure plus loin dans cette même prière : « Père, garde-les du mauvais ».

L’Évangéliste nous a donc conservé là quelques phrases typiques de la prière de Jésus ; mais deux traits nouveaux donnent à ces confidences du dernier soir une tonalité toute spéciale.

Tout d’abord, en même temps qu’il prie son Père, Jésus semble s’adresser à nous. Il prie tout haut, et se révèle à travers sa prière. Il se découvre à nous comme le confident du Père, et il parle de la joie qu’ils avaient ensemble avant que le monde commençât, avant qu’il y eût des hommes pour connaître ou rejeter Dieu, avant que fût lancée l’histoire de la liberté et du salut.

Un autre trait inattendu de cette prière sacerdotale est que Jésus commence ainsi : « Père, l’heure est venue ». D’instinct nous comprenons que Jésus veut parler de ses souffrances qui approchent et de sa mort, qu’il a plusieurs fois prédite. Mais il y a plus. Car Jésus parlait souvent de « son heure ». Il disait : « Mon heure n’est pas encore venue », l’heure où « le Fils de l’Homme doit être glorifié ». Pour Jésus, l’Heure englobait tout son passage au Père, et donc à la fois ses souffrances, sa mort, sa résurrection, son entrée dans la gloire, et même, semble-t-il, le don de l’Esprit Saint aux hommes. L’heure de Jésus, c’est une sorte de grand moment qui commence dans le temps et qui débouche dans l’éternité, dans la gloire.

« Père, l’heure est venue » : Jésus est conscient que la mort désormais est inéluctable ; mais pour lui cette mort va marquer l’entrée dans la vie nouvelle.

Nous comprenons alors l’insistance avec laquelle Jésus revient, au cours de la Cène, sur le thème de la gloire : « Père, l’heure est venue ; glorifie ton Fils ». Étrange prière … Mais Jésus, par deux fois, explique pourquoi il demande d’être glorifié.

La première raison est qu’il est en train de terminer sa mission terrestre : « J’ai achevé l’œuvre que tu m’as donné à faire ; et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi ». Le deuxième motif est que Jésus, une fois glorifié dans son humanité sainte, va continuer son œuvre sans plus être bridé par les limites terrestres : « Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie ». Et comment Jésus va-t-il s’y prendre désormais, au-delà de la mort, pour glorifier le Père ? - En « donnant la vie éternelle » à tous ceux que le Père lui a donnés. Ainsi, en demandant d’être glorifié, Jésus se soucie encore de nous, pour nous introduire dans la vie, dans sa vie.

La vie éternelle, qui oserait en parler, si Jésus n’en avait fait le centre de son message ? Souvent elle fait peur ; on a l’impression qu’elle passe comme une ombre sur les joies que la vie peut offrir, et volontiers on en écarte le souvenir, comme si, à force de l’oublier, elle finirait par devenir moins nécessaire ; comme si, à force d’illusions, nous pourrions éluder le grand passage par la mort corporelle.

L’heure est venue pour Jésus ; l’heure viendra pour nous de « passer de ce monde au Père », et c’est bien pourquoi le Christ veut donner dès à présent à notre existence toute sa densité, tout son poids d’amour et de service. Pour ceux qui suivent Jésus Christ, la vie vraie, la vie digne de Dieu et de l’homme, la vie éternelle, commence non pas au-delà, mais en deçà de la mort, sur le versant terrestre ; et c’est le grand secret de bonheur que l’Évangile crie ou murmure au monde.

« La vie éternelle, explique l’Évangile de Jean, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ ». Et pour Jean, comme pour les prophètes et les psalmistes, connaître Dieu ne consiste pas à accumuler des notions abstraites, comme dans un catéchisme où le cœur n’aurait jamais sa part. Connaître Dieu, c’est entrer dans son intimité ; connaître Jésus Christ, c’est devenir jour après jour son compagnon, son disciple, son confident ; comme ces hommes qui l’avaient suivi depuis les débuts en Galilée et à qui Jésus pouvait dire, quelques heures avant sa mort : « Je ne vous appelle plus mes serviteurs, mais mes amis »,(Jn 15,15).

Cette amitié invisible de Dieu et de son Christ, cette présence impalpable qui nous paraît, à certaines heures, si irréelle, sont en définitive plus vraies, plus réelles encore et plus solides que tous les appuis humains de notre bonheur. Dieu veut réussir l’homme pour toujours ; il veut éterniser son amitié avec nous, et c’est pourquoi il nous envoie l’Esprit.

Une rencontre personnelle avec Jésus sauveur, une amitié grandissante avec le Ressuscité, c’est cela, pas moins que cela, que nous ambitionnons aussi pour tous ceux à qui nous sommes envoyés. Ils sont dans le monde, comme nous-mêmes nous sommes dans le monde, mais le Père des donnera à Jésus, comme il nous a donnés nous-mêmes à celui qui est mort pour nous. Leur attente nous crée des devoirs, leur confiance nous contraint à l’authenticité. Parce que le Seigneur lui-même nous a consacrés à son service, notre témoignage pèsera ce que pèse notre priè­re, notre rencontre des hommes vaudra ce que vaut notre accueil de Dieu. L’Esprit Saint, en tout temps, nous fait percevoir la demande qu’ils nous adressent sans toujours oser la formuler : "Toi qui connais Dieu, que peux-tu me dire de la vie éternelle ?

Fr. Jean-Christian Lévêque, o.c.d.

© Carmel.asso - 2011